Loïc Corbery : « Je crois au théâtre dans sa capacité à changer intimement les gens »

Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française depuis 2010, était présent dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, pour cette 70e édition du Festival d’Avignon, avec Les damnés de Visconti, dans une mise en scène d’Ivo van Hove. C’est en totale simplicité et avec une extrême gentillesse qu’il a accepté notre invitation pour un entretien décontracté au soir de la dernière. Retour sur cette passionnante rencontre.

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Pouvez-vous nous raconter quel parcours vous a mené jusqu’au théâtre ?

Je suis né ici, à Avignon, alors j’ai baigné dedans chaque année durant un mois. Quand j’étais tout petit, c’était juste l’animation de la ville qui me faisait rêver et puis petit à petit j’ai compris, ou du moins j’ai essayé de comprendre, pourquoi tous ces gens faisaient la fête pendant un mois. Après, j’ai saisi que ce n’était pas forcément la fête. Bien avant d’avoir l’envie d’être acteur, j’ai été très tôt et avant tout un spectateur de théâtre. C’est d’avoir été un spectateur si jeune qui m’a donné l’envie de prendre part à ce métier.

Dans Les Damnés, vous interprétez le rôle d’Herbert von Essenbeck. Qui est-il vraiment ce personnage ?

Dans la fable de Visconti, c’est le vice-président d’une entreprise familiale. Il est plutôt libéral et voit d’un très mauvais œil l’arrivée du national socialiste au pouvoir. Il va se faire emporter par cette vague, par ce basculement de l’Europe, de l’Allemagne, de l’entreprise et donc de la famille. Il va se faire remplacer, va s’enfuir. C’est clairement l’une des premières victimes franche de cette marée brune. Maintenant qui est-il vraiment ? Pour Visconti et dans ce spectacle, pour Ivo, c’est presque nous, c’est presque l’homme d’aujourd’hui qui voit cette histoire passée. Il est en quelque sorte le témoin de l’époque, un témoin conscient de ce qui vient de se passer et qui prend la parole, qui essaye de donner l’alerte mais il le fait trop tard. C’est celui qui essaye de prévenir les membres de la famille que quelque chose va se passer et qui essaye aussi de manière très claire, de prévenir le public que quelque chose de grave se trame.

Ce n’est pas un rôle évident. Comment l’avez-vous préparé ?

Je travaille toujours de la même manière. J’arrive relativement vierge le premier jour de répétition. Je suis très curieux de savoir et j’ai toujours tendance à penser que le metteur en scène sait mieux que moi ce que je peux faire de quelque chose, pourquoi il m’a choisi là-dedans, pourquoi il m’y voit et surtout ce qu’il a envie de faire d’un personnage. Il se trouve que parfois, souvent même, ma vision et la sienne se conjuguent. Parfois, elles s’opposent mais c’est rare. Ici, elle s’est conjuguée à celle d’Ivo van Hove. Le personnage est très clair dans le scénario mais la réelle préparation c’est d’être le plus disponible possible en arrivant le jour de la répétition. Ivo van Hove travaille vite avec toute la machine théâtrale ensemble, c’est-à-dire que les acteurs ne travaillent pas en amont et après arrive le son ou la lumière. Non, dès le premier jour de répétition, les acteurs étaient là, texte su et ils travaillaient en même temps que la lumière, le son, avec les costumes, dans le décor… Tout le monde travaillait ensemble. C’est cela la vraie préparation : être prêt et disponible pour pouvoir construire au moment de la répétition.

Quel directeur d’acteur et metteur en scène Ivo van Hove est-il avec la troupe de la Comédie-Française et comment avez-vous travaillez plus particulièrement votre rôle avec lui ?

D’autres acteurs avaient plus la nécessité de mettre des mots sur leur travail, leur parcours mais je me rends compte qu’Ivo et moi nous nous sommes très peu parlés. On s’est très vite rendu compte que nous étions sur la même longueur d’ondes : on n’avait pas besoin de se dire beaucoup de choses pour se comprendre. Parfois, j’anticipais ce qu’il imaginait, parfois je rebondissais sur ce qu’il pouvait proposer. Lui et moi, nous avons surtout une grande pudeur et un grand respect de travail. Nous communiquions beaucoup par des regards. Pour moi, Ivo est un directeur d’acteurs qui ne laisse aucune place à la psychologie. Je suis très sensible à cela au théâtre. On n’est pas du tout dans une analyse de l’œuvre de chaque personnage. On rentre immédiatement dans la matière du plateau. Son écriture de théâtre est évidemment visuelle mais aussi dramaturgique, esthétique, énorme – parce que ses spectacles sont monumentaux en général où la technique a une grande part – mais après, avec les acteurs dont il a profondément besoin pour donner vie à ce cadre très fort, son écriture se place. Il écrit avec le corps des acteurs, avec leur voix et c’est comme cela qu’il compose la partition de chacun. On se rend compte a posteriori de tout ce que cela dégage mais il n’y a pas d’a priori. Nous ne sommes pas là en train de nous dire « Tiens, ce personnage devrait être comme ça ou comme ça » ou « On va essayer de le travailler comme cela ». Avec Ivo, on voit ce qu’il dit, on voit où l’instinct nous mène et on se rend compte avec ce que l’on a fait que finalement le personnage a cette couleur-là et pas une autre.

En parallèle de la Comédie-Française, nous vous voyons de plus en plus au cinéma. Y a-t-il un rôle ou un type de rôle que vous aimeriez interpréter, au théâtre ou au cinéma ?

Je fais ce métier pour ça. Je devais avoir dix ans et dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, quand elle était vide, l’hiver, j’ai sauvé beaucoup de princesses et tué beaucoup de dragons. Depuis que je suis tout petit, je rêve de cape et d’épée. Mon but dans la vie c’est de me battre à l’épée. Le théâtre m’a amené à cela et Dieu merci, j’ai appris à aimer mon métier pour plein d’autres choses mais j’aimerai bien faire un film de cape et d’épée. Ça, c’est un rêve de gosse.

Y a-t-il des réalisateurs ou des metteurs en scène que vous admirez et avec qui vous aimeriez travailler ?

Je pense à  Terry Williams, à  Tim Burton… C’est plutôt cet univers là qui m’attire mais je me méfie de mes envies, que ce soit au cinéma ou au théâtre car je me suis rendu compte qu’il est toujours plus intéressant d’aller là où l’on n’avait pas forcément pensé aller. En général, les metteurs en scène ont beaucoup plus d’imagination que nous-mêmes sur ce que l’on est capable de faire. Honnêtement, au théâtre, j’ai le sentiment d’être déjà très gâté et d’avoir réalisé beaucoup de rêves. Mon rêve de gosse, c’était de rentrer à la Comédie-Française et de jouer dans la Cour d’honneur donc maintenant, je suis plutôt ouvert.

Quelle est votre vision du théâtre aujourd’hui et quel rôle peut-il jouer dans notre société actuelle ?

Je me suis toujours méfié parce que j’appartiens à cette génération là et que beaucoup s’en défendent alors qu’il n’y a pas à en avoir honte mais le théâtre engagé, comme on pouvait l’entendre dans les années 70, 80 et encore 90, a été extrêmement important dans l’écriture théâtrale ou dramatique. Je me rends compte que j’appartiens à une génération dont l’engagement ne se traduit pas de manière frontale sur un plateau de théâtre mais il n’en est pas moindre. Je crois profondément que le théâtre peut changer les choses mais pas de manière didactique, péremptoire ou volontariste. Je vois dans le théâtre, à chaque représentation, comme une occasion de modifier le regard de chacun, d’un individu. Et d’individu en individu, on va, petit à petit, changer beaucoup de monde. Je me méfie des donneurs de leçons et je me méfie beaucoup de moi-même quand j’en donne mais je crois à cela. Là encore, je me rends compte que je préfère me laisser surprendre par l’impact que notre travail peut avoir, plutôt que d’imaginer l’impact qu’il va avoir ou de le concevoir comme celui-là. Quand nous jouons Les Damnés, je suis toujours surpris. Nous avions conscience de l’histoire que nous racontions mais nous n’avions pas conscience de l’impact que le spectacle allait avoir, aux premières, évidemment mais encore plus aujourd’hui [avec les attentats de Nice ndlr]. Nous avons appris les événements pendant la représentation mais les spectateurs n’étaient pas au courant. Le lendemain, c’était très fort car tout le monde savait pourquoi on se racontait ces choses-là. Le spectacle n’a pas été conçu pour cela et nous ne pouvions pas savoir qu’il allait être conçu pour cela mais il se trouve qu’il a cet écho-là aujourd’hui. Je crois au théâtre dans sa capacité à changer intimement les gens, chaque spectateur et qu’il va repartir avec cette petite chose en lui qui va influencer sa vie plutôt que d’imaginer une salle de théâtre comme une salle de classe où l’on donnerait des leçons. J’ai beaucoup de mal avec cela et il n’y a pas beaucoup d’effets d’autant plus que les gens qui se revendiquent de ça ne traduisent pas cette ambition-là par leur travail. Je préfère donc faire moins de promesses et être surpris par l’impact des choses plutôt que de faire des serments que je ne pourrai pas tenir.

Récemment, nous vous avons vu dans le Dom Juan de Vincent Macaigne, et vous avez une actualité cinématographique avec Sur quel pied danser qui est sorti le même jour que la première des Damnés. Après le festival d’Avignon, quels sont vos projets ?

Après cette folle année, je vais me reposer d’autant plus que la rentrée va être dense. Nous allons reprendre Les Damnés salle Richelieu et je vais rentrer en répétitions pour la prochaine création de Clément Hervieu-Léger qui est Le petit-maître corrigé de Marivaux. Il y aura aussi Le Misanthrope au milieu de tout cela. Au trimestre prochain, je vais également être très occupé par un autre projet au cinéma. Les choses suivent leur cours.

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