Rumeur et petits jours : penser autrement

Après Le signal du promeneur, la compagnie bruxelloise Le Raoul Collectif revient faire entendre sa voix polyphonique avec Rumeur et Petits jours, leur deuxième spectacle, dans lequel ils interrogent les relations humaines, aussi bien individuelles que collectives à travers une chronique radio savoureuse qui, au-delà de l’humour et du ton décalé, pose les bonnes questions.

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© Céline Chariot

Pendant l’installation du public, deux hommes errent sur le plateau. « Antenne dans 10 minutes ». Chacun s’affaire dans son coin. « Antenne dans 10 secondes ». Après un générique musical très jazz seventies, cinq chroniqueurs prennent place derrière leur micro. Robert, Jules, Jacques, Claude et Jean-Michel sont réunis pour l’émission de radio Epigraphe, la 347ème, mais la nouvelle vient de tomber, d’en-haut : ce sera la dernière. Dès lors, le groupe va être mis à mal, se fissurer, exploser et la liberté de ton va s’étendre bien plus loin qu’il ne faudrait.

Il est bien difficile de prendre seul la responsabilité collective et pourtant, Robert n’hésite pas quand il s’agit d’exprimer sa colère d’une décision l’impliquant, mais prise par autrui sans consultation préalable. Autour de la table, Claude semble nonchalant. L’un fume, l’autre répond d’un ton très détaché. Tout est calme avant que la tempête ne gronde. Et c’est un courrier d’auditrice où « on ne peut se sentir ni cheval ni vache sans se sentir concerné par le pré » qui va mettre le feu aux poudres avec un texte qui, au premier abord, est hilarant d’absurdité et sur lequel ils vont disserter longuement avec des parallèles tordus et des suppositions drolatiques. La question principale finit par émerger : « Le cheval est-il un loup pour la vache ou l’inverse ? ». Leur imagination fertile va partir un peu dans tous les sens, jusqu’à égarer par moment le spectateur dans les fantasmes des cinq chroniqueurs qui s’interrogent indéfiniment, y compris sur le support média et la liberté d’expression, allant jusqu’à nier même l’existence du soleil dans un savoureux passage sur la fréquence de ce dernier.

Les cinq interprètes, qui se sont rencontrés au Conservatoire de Liège, donnent tous, sans distinction, de belles couleurs à leur personnage. On y croit et les personnalités individuelles émergent dans un groupe incroyable. Très vite, la représentation glisse vers un spectacle délirant dont le fond parvient toujours à remonter à la surface de la forme. Et quel délicieux moment que le passage sur les diapositives (à la radio) préparées par Jacques sur les animaux en voie de disparition avec un texte cocasse et des commentaires hilarants. « Vous n’avez pas le monopole de l’ampoule, Robert », mais le Raoul Collectif l’a assurément dans ce spectacle car il a des choses à dire et nous les entendons parfaitement. Si la première partie de mise en scène nous apparaît bien sage et linéaire, très vite se déploie une dynamique scénique irrésistible où tout est au service du propos, jusqu’à la création de Tina, créature allégorique bien pensante, acronyme de There Is No Alternative, ce qui veut tout dire ! Avec leur sens de la formule, les cinq chroniqueurs vont plus loin et tentent des expériences délirantes et énergiques, même si « on ne tue pas une idée ».

Rumeur et petits jours, pièce créée au Théâtre national de Bruxelles, décrit à merveille le petit grain de sable qui enraye la belle mécanique, un sable qu’ils jettent par ailleurs en brouette entière sur le plateau. « Rien ne finit, tout commence ». Avec un ton décalé et parfois déjanté, le Raoul Collectif aborde la notion de cohésion dans les groupes, de liberté individuelle et collective à travers un spectacle à l’univers loufoque mais très plaisant. L’humour belge fait mouche et nous n’avons aucune réserve sur le large et talentueux éventail qu’utilisent avec brio Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot, tour à tour chanteurs, acteurs ou musiciens, que vous pourrez retrouver du 2 au 25 novembre au Théâtre de la Bastille à Paris dans le cadre du Festival d’Automne.

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