Le radeau de la méduse : ce ne sont que des enfants

Alors que son Henry VI puis son Richard III affichaient une esthétique tapageuse comme des premières œuvres qui veulent contenir tout à la fois, Thomas Jolly surprend les festivaliers en proposant une version toute en sobriété et en émotions du Radeau de la méduse, de l’auteur allemand Georg Kaiser, qu’il monte avec les élèves sortants de l’école du Théâtre national de Strasbourg. Une bien belle entrée dans le métier pour ces acteurs en devenir.

radeau
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Alors que sa troupe La Piccola Familia poursuit son travail quotidien avec le feuilleton Le ciel, la nuit et la pierre glorieuse, Thomas Jolly met en scène le groupe 42 de l’école du Théâtre national de Strasbourg auquel la scénographie adresse un petit clin d’œil en baptisant la barque de ce même nombre sur lequel six filles et six garçons vont embarquer durant sept jours. Douze enfants livrés à eux-mêmes en pleine mer. Douze ? Pas tout à fait car en réalité, ils seront treize à bord. Mais comme pour Jésus et ses apôtres, être treize ne peut pas apporter le salut à bord de leur embarcation de fortune. Il faudra donc trouver une solution s’ils veulent être sauvés.

Sept tableaux vont se succéder, séparés par un rideau noir comme la mort, tels les sept jours de dérive, de périple et de survie pour ces enfants qui fuient un conflit d’adulte, telles des victimes malencontreuses d’un monde qui n’est pas le leur. Exit l’innocence et l’insouciance et bienvenue dans l’univers cruel des grandes personnes : « Tout un navire plein d’enfants : nous jouons, nous chantons mais nous ne faisons de mal à personne alors pourquoi nous bombarder ? ». Cependant, la langue utilisée n’est pas infantilisée. Au contraire, elle est concise et très réaliste tout au long de ce huis-clos qui s’est déroulé durant la Seconde Guerre mondiale. Une véritable tragédie des enfants qui dérivent après avoir été torpillés par un sous-marin nazi. Dans le fond, le sujet fait écho à l’actualité. Tout débute par une narration dans le noir total avant que nous ne découvrions l’embarcation dans une lumière diffuse. Très vite, la vie s’organise à bord du canot et apparaît un problème religieux au milieu d’une tentative de survie. Epuisés, ils jouent à être adultes. Jouent-ils vraiment ? Pas totalement car « on ne joue pas avec la vie. La vie est une chose sérieuse ». Alors on se marie, on instaure une solidarité, on se fait confiance, on se trahit… Comme des grands mais ce ne sont que des enfants, « à la vie et à la mort ».

Du Radeau de la Méduse, beaucoup connaissent le tableau de Théodore Géricault mais très peu l’œuvre du dramaturge allemand Georg Kaiser. Il faudra désormais composer avec la mise en scène rigoureuse et précise de Thomas Jolly appuyée par la scénographie très picturale de Cecilia Galli et Heidi Folliet, elle-même sublimée par le superbe travail de lumières de Laurence Magnée, tout en clair-obscur. Bien sûr, comme dans toutes pièces, tous les rôles ne sont pas homogènes et deux se détachent des autres mais impossible de ne retenir qu’un seul acteur dans ce groupe dont le collectif fait partie intégrante de la réussite. D’ailleurs, les scènes de chants de louanges, sacrés et envoûtants, avec la polyphonie des douze interprètes, confèrent une dimension très forte à un ensemble déjà poignant dont la dernière image d’une barque voguant sur « les flots de sang » hante encore nos mémoires.

Nous n’avons désormais plus aucun doute sur le fait que la marque de fabrique de Thomas Jolly soit la création d’images fortes et durables et avec ce Radeau de la Méduse, qui sera au TNS puis aux Ateliers Berthier de l’Odéon à Paris en juin 2017,  il nous prouve qu’il sait aussi faire les choses avec sobriété et émotion, sans passage en force ou de manière tapageuse et criarde comme cela lui fut souvent reproché dans ses précédentes créations. Nous avons hâte de voir quel chemin il empruntera pour ses premiers pas opératiques à la rentrée de septembre en mettant en scène Eliogabalo de Cavalli. En attendant, une chose est sûre : le jeune metteur en scène a déjà tout d’un grand et n’a pas volé sa place dans le théâtre actuel.

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