Fatmeh : danse avec la mort

En ce soir de dernière au Cloître des Célestins, Ali Chahrour proposa au public de Fatmeh non pas une minute de silence mais une minute d’applaudissements en mémoire aux victimes des attentats de Nice, bien entendu, mais aussi en souvenir du contexte de création du spectacle où plusieurs attentats se sont déroulés au Liban durant cette période. Poignante entrée en matière pour une création datant de janvier 2014, d’une beauté épurée qui touche au cœur et à l’âme.

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Elles sont deux, deux femmes qui revêtent, dans un coin de plateau, sous nos yeux, une longue jupe noire dans un magnifique silence, respectueux et plein d’attention. Le mot « épilogue » apparaît en arabe et en français sur un disque lumineux qui symbolise la pleine lune, astre qui sera changeant au fil des tableaux, passant du premier quartier au premier croissant, tandis que nous remonterons le cours du temps inversé jusqu’au prologue. Fatmeh, Fatima en français, c’est l’expression et l’imprégnation par le corps du deuil, de la douleur et de la tristesse de la fille de Mahomet. Mais cet état individuel devient collectif, comme un écho à l’actualité où les larmes illustrent malheureusement trop souvent les faits.

Rania Al Rafei et Yumna Marwan, qui ne sont pas des danseuses professionnelles, nous parlent de la société, de la religion de la politique à travers le spectre de la mort. Elles dégagent une grâce et une sensibilité époustouflantes, insufflant un vent d’universalité qui nous transperce le cœur, que ce soit en s’appuyant sur les chants, sublimes, d’Oum Kalthoum ou sur leur gestuelle, leurs lamentations, leurs larmes. Dans l’épilogue, les deux interprètes se tiennent droites et immobiles, le visage fermé, ravagé par le chagrin. Elles battent la mesure avec leurs mains sur leur poitrine, jusqu’à faire rougir leur peau sous les flagellations affligées. Par une gestuelle renouvelée, leur visage témoigne de tout ce qu’elles endurent et éprouvent. Le rythme se fait plus soutenu, leurs mouvements, plus ancestraux avant de s’achever dans un magnifique geste d’apaisement et de sérénité. Nous passons par l’ « absence », l’ « impénétrable », le « bien aimé », entre l’épilogue et le prologue, avec à chaque fois, une beauté esthétique et une sincérité désarmante. Le temps, symbolisé par l’astre changeant, fera son œuvre dans le processus du deuil. Et que dire de ce merveilleux tableau avec les voiles, les drapés des jupes qui virevoltent dans une symbolique dévastatrice ? Les mots risqueraient d’abîmer la beauté des images que nous conserveront longuement en mémoire. Fatmeh est un spectacle à voir, à ressentir, dont il faut s’imprégner et non décrire ou raconter.

Dans le cadre du focus sur le Moyen-Orient, le jeune chorégraphe libanais Ali Chahrour présentera Leïla se meurt à la suite de Fatmeh durant le 70e Festival d’Avignon. Les deux œuvres font partie d’une trilogie de danse contemporaine dont le dernier volet sera présenté la saison prochaine à Beyrouth mais que nous espérons voir prochainement en France. Traitant d’un rituel universel de la mort et de la tristesse, les lamentations qu’il exprime sur le plateau émergent d’une chorégraphie simple mais non simpliste, très expressive, épurée, sobre et humble comme pour rappeler que la mort fait partie intégrante de la vie dans toute société. Le dernier tableau, le prologue, est un chant arabe plaintif sublime, où Rania Al Rafei et Yumna Marvan sont de dos, tournées vers les pierres du Cloître des Célestins, lieu qui confère une dimension spirituelle supplémentaire à l’œuvre. Les notes déchirent la nuit chaude et noire qui s’est abattue sur Avignon avec une émotion rarement atteinte. Une révélation chorégraphique pour nous avec l’expression d’une douleur ancrée dans la grâce et la beauté.

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