Tigern : dans les griffes de Sofia Jupither

Alors que son adaptation du texte de Lars Norén nous bouleversait il y a quelques jours avec 20 november, la suédoise Sofia Jupither présentait pour la première fois en France, au Théâtre Benoît XII, Tigern, une fable sans concession ni jugement de la roumaine Gianina Cärbunariu, qu’elle a créée en septembre 2015 au Dramaten de Stockholm, tel un documentaire parti sur les traces d’une tigresse, Mihaela, échappée d’un zoo et sillonnant une ville roumaine durant quelques heures.

tigern
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Tigern (La tigresse), c’est avant tout l’histoire de Mihaela, cette féline qui s’est promenée en toute liberté en ville durant cinq heures, de neuf heures du matin à 14h07, heure à laquelle elle a été abattue. Mais au-delà de cette fable qui s’interroge sur les circonstances de l’événement en partant à la rencontre de différents témoins, se posent d’autres enjeux sociaux.

Le début se montre plutôt didactique avec le support d’un plan de ville totalement incongru présentant les différents espaces de chacun. Très vite, le ton humoristique s’empare du propos pour le rendre plus fluide et plus plaisant. La scénographie nous plonge dans une salle de conférence plutôt classique. Par un dispositif exclusivement frontal, nous avons le sentiment d’assister à un cours universitaire. Mais rapidement, les premiers témoignages donnent une tournure absurde des événements. Tout commence avec le chauffeur de taxi qui a déposé l’animal dans une rue piétonne, comme une cliente basique, avant qu’elle ne croise la route d’une couple de sans-abri sous l’emprise de l’alcool. A partir de là, les animaux vont se succéder à la barre dans une très belle personnification bestiaire, allant du corbeau au timide moineau jusqu’aux animaux du zoo, voisins de captivité de Mihaela. Nous aurons même à entendre le récit de l’école où l’animal avait déambulé un court instant.

La fable burlesque de Gianina Cärbunariu est mise en scène de manière plutôt inerte mais intelligente par Sofia Jupither qui soulève et accentue le thème sous-jacent de la peur de l’autre, ici rejeté (à une exception près), en dénonçant une certaine forme d’hypocrisie sociale. C’est simple mais efficace. Cela semble faire écho avec la crise des migrants qui sévit en Europe et la marginalisation des étrangers, des personnes différentes. Il y a par ailleurs, une phrase sublime qui résume parfaitement la situation : « Les gens veulent te rendre visite mais ils ne veulent pas que tu leur rendent visite ». Cela fait réfléchir, indéniablement. Pour cela, la metteure en scène peut s’appuyer sur la présence de cinq comédiens très investis qui donnent vie et voix aux témoins de façon remarquable. David Fukimachi Regnfors, qui nous avait émus aux larmes dans 20 november, se montre ici hilarant, notamment en moineau. Fredrik Gunnarson, Anders Hambraeus, Åsa Persson et Jonas Sjöqvist ne déméritent pas non plus la bonne réceptivité de la pièce par le public. La dernière image qu’ils produisent, de dos, dans leur costume de fourrure animale, regardant le plan de la ville éclairée est forte d’un message social laissant entrevoir toute la désillusion actuelle avec une distance ironique suscitant le débat.

Sofia Jupither propose un théâtre vif, exigeant et percutant qui pose des mots et des images sur notre monde avec un regard plein d’humanisme. L’approche concrète qu’elle fait des textes restera une belle découverte de cette 70e édition du Festival d’Avignon, en espérant la revoir prochainement sur le territoire français où elle a pleinement sa place, que ce soit avec cette fable animalière burlesque, avec le texte de Lars Norén ou un tout autre projet.

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