2666 : la pureté de la violence selon Julien Gosselin

Après avoir mis en scène Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, Julien Gosselin s’attaque avec une autre œuvre littéraire colossale en s’emparant du roman inachevé en cinq parties de l’auteur chilien Roberto Bolaño dont il propose une adaptation magistrale à la FabricA durant la 70e édition du Festival d’Avignon. Une épreuve théâtrale de douze heures qui tient le spectateur en haleine jusqu’au dernier souffle de vie sur le plateau.

2666
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Pour tous ceux qui se sont délecté des quelques mille trois cents pages du roman de Roberto Bolaño, rassurez-vous, Julien Gosselin conserve cette structure en cinq parties et tout l’esprit de l’auteur chilien. Dans la première partie, nous suivons quatre critiques, Pelletier, Morini, Espinoza et Norton dans la relation amicale qu’ils nouent en raison de leur passion commune pour l’œuvre d’un mystérieux écrivain allemand, Benno von Archimboldi et dans le voyage qu’ils entreprennent pour partir sur ses traces, à Santa Teresa, au Mexique, dans le désert du Sonora. La deuxième partie est consacrée à Amalfitano, un professeur de philosophie en poste à l’université de Santa Teresa où il vit en compagnie de sa fille Rosa tandis que la partie trois s’intéresse plus particulièrement à Quincy Williams, alias Fate, un journaliste afro-américain chargé de couvrir un combat de boxe dans la ville mais qui décide de s’intéresser, avec une journaliste mexicaine, aux assassinats de femmes qui s’y déroulent, malgré le désaccord de son rédacteur en chef. La partie suivante, la plus poignante, est celle des crimes avec une succession des meurtres qui sont décrits les uns après les autres, tout en suivant les investigations de Juan de Dios Martinez, un policier. Enfin, la dernière section raconte l’enfance et la carrière militaire de Hans Reiter et de sa vocation littéraire qui l’a conduit à prendre le nom de plume d’Archimboldi.

De l’œuvre qui n’a pas de réel début ni de fin, Julien Gosselin en fait un spectacle-fleuve qui, malgré des passages inégaux, fait preuve d’une incroyable maîtrise et d’une maturité artistique indéniable. Complexe et riche, le roman de Roberto Bolaño renait sur scène en faisant entendre à nouveau toute l’émotion littéraire ressentie à sa lecture et permet de relever le défi d’adaptation haut la main. Avec habileté, le jeune metteur en scène mêle des formes de théâtre très diverses, des moyens variés, des langues allant de l’anglais à l’espagnol ou à l’allemand, des registres différents à chaque partie… mais toujours au service de son art avec un traitement poétique sans égal. Nous pouvons même y voir une certaine forme de pureté dans les descriptions, parfois insoutenables cependant, comme dans la partie des crimes où le texte nous est donné à lire, dans de courts résumés en lettres blanches qui se détachent sur l’écran noir, soulignant la pénétration intime des mots en chacun des spectateurs. Une véritable expérience sensorielle s’engage alors dans une qualité extraordinaire du silence de la salle. Le texte nous remue, nous touche, nous émeut et est traité avec sobriété ce qui nous submerge rapidement. La liste des victimes s’égraine et s’amplifie en proportion des larmes qui roulent sur nos joues.

La scénographie d’Hubert Colas est particulièrement efficace, décuplant les espaces géographiques et scéniques parfaitement maîtrisés tandis que Julien Gosselin, bien ancré dans sa génération de metteurs en scène prometteurs et talentueux, fait usage de la vidéo avec pertinence et délicatesse. Un incroyable travail sur l’image et le son est d’ailleurs mené en profondeur et transpire tout au long de la représentation. La singularité de son geste créatif, riche et vif, se dessine peu à peu et bien qu’il se cherche encore (on pense évidemment à Romeo Castellucci dans les parties qui se déroulent derrière un voile blanc) et semble par moment hésitant, nous apprécions fortement son enthousiasmante proposition faite à une œuvre aussi complexe. Il multiplie les effets visuels, sonores, scéniques qui se justifient pleinement dans une énergie qui se suffit à elle-même. Du point de vue de la distribution, tous les comédiens sont infiniment investis dans une homogénéité parfaite, ce qui nous empêche de n’en citer qu’une partie. Cependant, saluons la prestation ahurissante d’Adama Diop, bouleversant dans le rôle de Fate. Néanmoins, aucun ne démérite parmi Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel et Tiphaine Raffier, tous abordant avec brio leur rôle.

A travers le roman de Roberto Bolaño, Julien Gosselin nous dit le monde, à la fois dans sa cruauté et dans sa beauté. Il livre sur le plateau un véritable combat entre la violence du réel et celle de la fiction dont nul ne ressortira indemne, que ce soit victorieux ou vaincu par l’expérience théâtrale proposée qui fut pour notre part intensément haletante et poignante, nous faisant passer par une multitude d’émotions. Absorbés, captivés par le déroulement de la pièce, nous avons même laissé s’échapper un soupir de frustration au moment de voir apparaître à l’écran, avec regret, le mot « entracte ».

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