20 november : sans retour possible

En parallèle de Tigern, Sofia Jupither propose, dans la sélection du IN au Festival d’Avignon, 20 november, un spectacle coup de cœur et coup au cœur qui nous plonge avec humanité dans les dernières heures précédant un acte odieux et condamnable, celui d’un jeune homme qui s’apprête à commettre un massacre dans son lycée.

20 November av Lars NorénProduktio och Regi Jupither Josephsson  Skådespelare David Fukamachi Regnfors
© D.R

Un jeune homme, écouteurs dans les oreilles, installe sur le plateau un large pan uni, face à une caméra. Insouciant, il chantonne en ajustant le fond vertical, tel un décor de cinéma devant lequel il vient placer une chaise et déposer un imposant sac de sport. C’est alors qu’il se met en scène, se filme. Il s’adresse à ses camarades de lycée, qui l’ont raillé depuis son enfance, mais c’est à nous qu’il impose son regard et son discours, nous, spectateurs-témoins, pris à parti dans un drame inévitable : « C’est moi, vous me regardez. Je n’ai pas de nom, pas encore. Je vais vous mener à l’abattoir comme des agneaux et vous couper la gorge ».

Le texte de Lars Norén, tranchant comme un couteau aiguisé, résonne dans le Théâtre Benoît XII. L’émotion commence à nous submerger. Les mots claquent dans notre tête et notre cœur. Il y a, sur le plateau, à la fois une forme de naïveté et de sobriété. Tout est désarmant. Tandis que la langue fluide et touchante continue à nous pénétrer en profondeur, Sébastian poursuit sa quête meurtrière. Dans le sac, au pied de la chaise, figure tout un arsenal, celui apprêté pour le massacre : « C’est la guerre, et dans les guerres, il se passe des choses désagréables ». Le seul-en-scène nous plonge dans la préparation effroyable d’un acte inimaginable tout en injectant une humanité que l’on n’attendait pas : « Je n’ai pas écrit de lettre d’adieu mais si je l’avais fait, j’aurai voulu qu’ils sachent qu’ils ne sont coupables de rien ». Sans jugement, l’auteur nous peint une réalité crue et cruelle que Sofia Jupither renforce dans une mise en scène intimiste où nous partageons les doutes et le cheminement de Sébastian. La caméra capture ce qu’il veut laisser comme « souvenir » de lui sur cette terre et nous renvoie inexorablement à notre statut de spectateurs, comme nous le faisons devant les journaux télévisés dont l’actualité violente nous abreuve d’images de massacres collectifs : « Je veux que mon visage soit gravé dans vos crânes. Je ne veux plus fuir ».

Avec son tee-shirt rouge délavé sur lequel figure une imposante pastille SMILE ornée d’un Monsieur Bonheur souriant béatement, David Fukamachi Regnfors a des allures d’adolescent inoffensif. Plus qu’il ne joue, il incarne Sébastian. Il ne faut pas se fier à sa tête d’ange même si, sur la musique Wir Sind Wir de Paul van Dyk, il se met à écrire frénétiquement sur le sol « Rien n’est éternel. Tout s’arrête, il n’y a que les anges. ». Mais il a promis de se venger, sans égard pour personne, et avec violence. « Raisonner d’abord et tirer après », cela fait froid dans le dos. Nous ne pouvons empêcher nos larmes de couler, de laisser sortir toutes nos émotions bouillonnantes face à ce condensé de monstre et d’humanité. Nous regrettons seulement que le personnage raconte son calvaire en anglais, passage non sur-titré en français, dans lequel nous perdons légèrement de la force des mots mais au son de sa voix, nous capturons la détresse et la solitude d’un jeune homme qui se distingue de la majorité, son désespoir, sa souffrance, son quotidien de moqueries, violences, brimades…

Tout s’achève dans un plan fixe, dévastateur. David Fukamachi Regnfors mime une arme à feu avec ses doigts et vise les spectateurs. Comment tout cela finira-t-il ? « Je vous hais, je vous hais tous. Vous avez brûlé mon âme ». Alors, après avoir remercié ceux qui ont compté pour lui et demandé de lui pardonner, il demande au public si quelqu’un veut dire quelque-chose ou faire un commentaire, charge son sac sur son épaule et sort. La lumière aveuglante nous laisse sidérés, glacés tandis que le soleil avignonnais réchauffe les visages à l’extérieur. Le texte pesant, écrasant malgré une sensibilité exceptionnelle, vient faire écho en nous. L’empathie ressentie envers ce comportement irrationnel et condamnable nous dérange et pourtant Sofia Jupither propose là un théâtre nécessaire, urgent, comme un cri déchirant dans un monde qui nous échappe toujours plus vite, toujours plus fort.

Advertisements

Une réflexion sur “20 november : sans retour possible

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s