Lionel Cecilio : « Il faut vivre l’instant présent »

Lionel Cecilio joue tous les jours à 17h au Pixel Avignon son fabuleux Voyage dans les mémoires d’un fou. L’occasion pour nous de prendre du temps pour mieux le connaître en organisant un entretien amical d’une grande richesse. Retour sur cet échange passionnant avec un acteur généreux.

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Comment es-tu arrivé au théâtre ? Quel parcours as-tu suivi ?

Comme beaucoup de gens, je me destinais à une carrière de footballeur. J’ai commencé le foot à six ans, et à treize, des gens me voyaient aller plus loin mais c’est un pari sur l’avenir. Je ne sais pas si je serais devenu footballeur mais on m’envisageait là-dedans. Il se trouve que j’ai eu un problème de santé qui a fait que de toute façon, il n’y avait plus de doutes et je ne pouvais plus continuer. A partir de là, je me suis senti désœuvré car je ne m’étais jamais projeté sur autre chose de toute ma vie. Je n’étais pas un très bon élève, plutôt celui dont on dit qu’il a des capacités. Je séchais beaucoup, je faisais le zouave en classe mais j’arrivais toujours à m’en sortir avec de bonnes notes, ce qui frustrait mes professeurs. Je n’étais pas un mauvais élève mais plutôt un mauvais élément. Je suis parti faire une fac de droit, pour la seule raison que c’était la plus proche de chez mes parents et que du coup, je n’aurai pas à me lever trop tôt. Je n’ai jamais eu le rêve du cinéma ou du théâtre. D’ailleurs, jusque très tard, je ne savais même pas que c’était un métier. Pour moi, ce n’était que des gens abstraits qui étaient dans la télé ou sur des écrans de cinéma. Le théâtre j’avais dû y mettre les pieds deux fois pour des sorties scolaires, contraint et forcé. J’avais une image du théâtre très caricaturale étant né et ayant vécu en banlieue et jouant au foot. A l’époque je m’auto-caricaturais moi-même et j’avais un pied dans chaque monde. A la fac, y’a eu un prof de droit constitutionnel, qui faisait l’impasse sur des trucs qu’il devait nous apprendre pour nous amener à réfléchir sur comment nous positionner, qui m’a fait me dire « cool, j’ai le droit d’avoir un avis ». Un jour, il a arraché une feuille sur laquelle je faisais des dessins et il a eu la délicatesse de ne pas la lire devant tout le monde, ce qui était déjà la preuve que c’était un mec chouette. A la fin du cours, il m’a dit « c’est vachement bien ce que tu écris. Est-ce que tu en fais quelque chose ? ». Depuis quatre ans j’écrivais des chansons de rap pour un groupe de mon quartier, la Diligence, mais ça n’allait pas plus loin. Le prof m’a dit que ce serait bien que j’en fasse quelque chose, que je me tourne vers ce monde là car clairement je n’avais rien à faire à la fac vu que je m’ennuyais et que j’ennuyais les autres. En amphi, je faisais rire tout le monde, c’était mon Olympia à moi. Un jour, une fille vient me voir en me disant que je suis marrant et que je devrais venir avec elle prendre des cours de théâtre au Cours Florent. Elle m’intrigue, elle est jolie, je me dis pourquoi pas mais quand je vois les tarifs, je sais que je n’ai pas les moyens de m’inscrire. Elle me répond que je peux au moins faire un stage d’impro l’été, ça dure quinze jours et on verra bien ce que cela donne. A la même période je suis convoqué par la doyenne de la fac à cause des partiels de janvier. Le sujet était Confucius et j’avais écris un poème du style « Je suis confus de ne connaître Confucius ». J’ai décidé d’arrêter la fac. Il restait six mois. En juin, je me souviens du stage dont la nana m’avait parlé et j’y vais. A partir de là, j’ai été porté par des gens qui m’ont emmené vers ce métier. Au stage, on me dit « tu es doué, tu devrais voir l’Ecole des enfants terribles ». J’y vais, on me dit « Tu es doué, on te prend ». Après, on me conseille tel agent qui me prend et me dirige vers tel directeur de casting… Je me suis vraiment laissé porter. Et maintenant, ça fait dix ans que je vis de ce métier en me disant qu’ils vont s’apercevoir que je suis une arnaque parce que j’ai vraiment l’impression de ne pas être comme eux, comme tous ces gens qui ont fait des formations, qui ont rêvé d’être comédien depuis tout petit et voulaient faire le conservatoire de Paris. Je les admirais, je les regardais de loin. J’ai commencé à écrire des spectacles, à regarder ce que je faisais, ce que je jouais, comment je m’impliquais… Et donc voilà, pour le moment je suis là. On verra le temps que ça dure mais pour l’instant les gens ont l’air d’être contents de ce que je fais. Souvent, je dis au public que l’on est de la même bande. Tout le monde est artiste. Tu peux l’être une heure dans ta vie mais tu es artiste à ce moment-là ! Il faut vivre l’instant présent et si c’est une minute, et bien c’est cette minute-là et c’est gagné.

Comment est né le projet Voyage dans les mémoires d’un fou ?

C’est mon troisième seul-en-scène. J’avais écris Monologue pour les vivants et Suite Royale 2026. Concernant Monologue pour les vivants, je commençais tout juste à faire ce métier. Je suis allé tourner une série pour France 2 avec Rébecca Stella qui sera très importante dans mon parcours car elle m’a encouragé et m’a donné confiance. Elle me dit que tout le monde peut écrire une pièce, que je ne suis personne et donc que je suis tout le monde. J’ai écrit, je lui ai fait lire, elle a accepté de me mettre en scène et on est parti sur Monologue pour les vivants, l’histoire d’un enfant de huit ans atteint d’une maladie orpheline qui fait que son monde physique se rétrécit mais que son imaginaire s’agrandit. Ensuite Rébecca m’a accompagné sur mon deuxième spectacle qui était sur un futur d’anticipation. A partir des émeutes de banlieue, je me suis interrogé sur ce qui se serait passé si elles avaient déclenché une guerre civile. Les deux spectacles se sont enchaînés et au bout je me suis senti désœuvré, vide car je ne savais pas quoi écrire. Pour une lecture publique, on me met entre les mains Les mémoires d’un fou de Flaubert. L’auteur a 17 ans, je me dis que soit il est fou, soit il est prétentieux mais je m’aperçois en tournant les pages que c’est le monde que nous laisse Flaubert qui est fou. Il faut savoir lire entre les lignes pour voir toute la dimension d’universalité. Je trouve ça chouette et donc je pique à Flaubert ce postulat de base.  Après, j’y ai mis mes souvenirs, ceux qui sont prétextes à parler du monde comme je le vois. Il me fallait un moteur, un personnage qui écrivait parce qu’il allait mourir, mais sa maladie devait avoir du sens dans le propos donc j’ai décidé qu’elle immobiliserait son corps. Pour moi c’est très symbolique. Le monde tourne toujours trop vite et plus fort. Y’a personne qui ose s’arrêter, se poser et regarder ce qui se passe. Alors la maladie le contraint d’être spectateur du monde qui l’entoure. Voilà comment m’est venue l’idée. J’ai toujours sur moi un carnet où j’écris tout le temps et une fois que j’ai une idée, une trame, je prends mon carnet et je fais une sorte de puzzle en essayant de faire rentrer ce que j’ai écrit. L’écriture pure m’a pris un mois mais la procédure a duré presque quatre ans de manière inconsciente. Il ne faut pas chercher à être intelligent mais à être sincère.

A quoi ressemble ta journée type sur Avignon ?

Je me lève vers 8h-8h30, pas trop tôt ni trop tard parce que c’est un gros rythme. Je veux que mon corps soit réveillé et être dans une énergie. Je suis un ancien sportif donc tout est très calculé. Ensuite je travaille sur l’ordinateur car il y a un peu de boulot à faire sur la diffusion, la vente… Je prends un petit déjeuner très équilibré en faisant très attention à ce que je mange. Après, je réponds à une interview ou alors je vais tracter jusque 13h. Ensuite, je déjeune, léger, et à partir de là, je vais faire une sieste-concentration. Je me remets dans mon chez-moi avignonnais, je relis mon texte jusqu’à ce que je m’endorme dessus. Je fais une petite sieste entre 15-20 minutes et je reprends encore mon texte en me préparant. Ensuite, je mets une piste audio dans les oreillettes où il y a le texte d’enregistré et je pars au théâtre en marchant très lentement avec le son du texte très fort dans les oreilles. J’ai les images des gens mais le son du texte dans les oreilles. En arrivant, je demande où en sont les réservations et là je m’asseye sur la moquette du hall du théâtre pour écouter les dernières répliques de Petits meurtres et contes de fées qui est le spectacle qui passe avant moi, en essayant de me détacher le plus possible de Voyage dans les mémoires d’un fou. A partir du moment où la porte s’ouvre, je ne pense plus à rien. Je mets les accessoires en place, je mets mon costume, toujours dans un certain ordre et ensuite je dis « merde » avec un petit mot d’encouragement à tous mes accessoires, un par un, ce qui amuse souvent les régisseurs. Je prends ma régisseuse, Johanna, dans mes bras, je vais me cacher et c’est parti. Je sors du spectacle vers 18h30 et généralement je prends du temps avec les spectateurs. Je recueille un peu leurs impressions. Je suis souvent très ému parce que je suis en mode émotif en sortant. Après, je vais souffler à la terrasse du café juste en face du théâtre et je bois une limonade en prolongeant parfois l’échange avec les spectateurs. Je tracte ensuite jusque 21h et soit je vais voir un spectacle, soit je me pose en terrasse avec des potes qui ont fini de jouer. Je rentre sur les coups de minuit. C’est ça ma journée type, elle ne fait pas rêver.

As-tu des recommandations de spectacles à nous faire sur Avignon ?

Il y a une tradition à la fin de chaque spectacle : on conseille un spectacle au public. Cette année, je me suis engagé à le faire et à le relayer sur les réseaux sociaux. Il y a La cuisine d’Elvis qui joue à 20h45 au Pixel. Je l’ai vu l’année dernière et je connais une partie de la distribution. Au cours du festival, je vais essayer de casser mes journées types pour voir des spectacles à des heures différentes. Y’a pas mal de choses que j’ai vu à Paris mais j’aime l’idée de découvrir des créations. Je trouve que quand il y a 1 400 spectacles, c’est facile d’aller voir des choses dont tu as déjà entendu parler. Il y a des compagnies qui ont pris le risque d’être là, pour être découvertes et bénéficier d’un bouche-à-oreille bienveillant et salvateur. Le temps que je fasse ces découvertes, je vais conseiller des spectacles que je connais. Pour enfants, il y a Emmy fait son one kid show, monté par Laura Bensimon. Pour tout public, il y a Petits meurtres et contes de fées qui joue dans la même salle que moi [au Pixel à 15h30 ndlr]. Dans les très connus, il y a Maligne qui fait écho à mon spectacle. Je conseille aussi Le Horla, Après une si longue nuit, Poisson et petits pois ! et Mémoires d’un fou, jouées par William Mesguich. Ma recommandation globale, c’est d’être fouineur et d’aller regarder les créations.

Quelle est ta vision du théâtre aujourd’hui et quel rôle joue-t-il dans notre société ?

C’est clairement un sport d’équipe. J’ai commencé à écrire un nouveau spectacle sur le parallèle entre foot et théâtre, l’une ma grande passion et l’autre qui est devenue ma vie. Il y a un vrai lien. Au foot, si tu ne fais pas une dernière passe correcte, celui qui réceptionne ne pourra pas forcément mettre le but. Au théâtre, si tu ne donnes pas ta réplique à ton partenaire bien comme il faut, la réplique ne pourra pas faire mouche. Le metteur en scène est une sorte d’entraîneur. Donc pour moi, le théâtre est un sport d’équipe avec tout ce que cela comporte de dépassement de soi, d’abnégation, d’un peu d’esprit de compétition, l’envie de réussir, d’aller plus loin, de donner des émotions… Du point de vue de sa position dans la société, je ne me fais pas d’illusions. Je ne pense pas, honnêtement, que l’on puisse faire avancer la société toute entière avec une pièce de théâtre. En revanche, je crois à cette capacité d’être engagé, de faire modifier les consciences à un endroit. S’il y a une seule personne qui sort de mon spectacle en disant « c’était pas complètement bête », j’ai déjà gagné ! Je crois à un caractère engagé du théâtre qui est primordial, vital. Sur scène, je dis « l’artiste se croit encore artiste quand son art est devenu du divertissement. Il faut bien comprendre que l’art n’existe que s’il prolonge un cri, un rire ou une plainte. ». Il existe du divertissement, de l’art et de l’art divertissant. Les trois existent, il faut juste savoir où l’on se positionne. On ne peut pas se revendiquer faisant de l’art quand on fait « Ma voisine ne suce pas que de la glace » mais on divertit les gens et c’est très bien ! Je trouve ça chouette et c’est important aussi. A partir du moment où tu as l’humilité de savoir ce que tu as comme prétention et de savoir où tu vas, il n’y a aucun problème. Je ne crois pas qu’une pièce puisse changer la société parce qu’elle touche trop peu de monde mais elle peut avoir un véritable impact à un endroit donné. Elle peut amener à une réflexion qui fasse boule de neige sur les gens. Je pense notamment au spectacle Les chatouilles où des gens vont se questionner sur la condition des enfants. Ces spectacles-là font avancer une partie des gens mais je ne pense pas qu’un spectacle tout seul puisse le faire. Cependant, c’est primordial, il faut être là ! Il faut que le spectacle soit chargé d’un message. C’est comme une voiture : elle peut rouler très vite mais si y’a rien dans le coffre, ça sert à rien. On a trop de voitures qui roulent à vide dans les spectacles, c’est dommage ! Et d’ailleurs, ce n’est pas écolo alors il faut charger nos véhicules. C’est ma vision. Elle vaut ce qu’elle vaut.

Quels sont tes projets après Avignon ?

Je ne vais pas partir en vacances parce que je rentre en studio au mois d’août pour continuer à faire des voix dans un dessin animé qui s’appelle Voltron. J’ai décroché ce rôle il y a quelques mois et je ne suis pas peu fier d’autant que chez DreamWorks, ce sont des américains très regardant sur les gens qu’ils prennent. Aux Etats-Unis, c’est Steven Yeun qui joue le rôle. Par contre, les américains ne te laissent pas le choix des dates donc j’enregistre au mois d’août. Au mois de septembre, je vais reprendre des enregistrements de Voyage au bout de la nuit que je fais sur D8 et les répétitions d’Aladin que l’on reprend en octobre au Palais-Royal. Je réintègre le rôle que je tiens depuis 2011 sans interruption. A l’image, il y a des choses à diffuser que j’ai tournées avant, notamment L’affaire de Maître Lefort, un film de Jacques Malaterre qui passera l’hiver prochain. J’ai aussi un fil à venir pour lequel les dates ne sont pas encore définies mais qui devrait être à l’automne avec des répétitions en septembre. C’est assez chargé et en même temps assez cool aussi parce qu’Aladin je connais bien, mon spectacle, ce sera en fonction de ce Festival d’Avignon donc on verra, la voix c’est cool mais j’ai déjà enregistré des épisodes… Récemment, j’ai décroché un rôle dans une émission sur Canal + où je joue l’assistant de Cyril Hanouna dans La très grosse émission. Ce sont des sketchs fictionnés et cela devrait être récurrent. Y’a donc des projets et ce sont des trucs vraiment chouettes.

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