Karamazov : lutte du bien et du mal

Le spectacle est très attendu à la Carrière de Boulbon pour cette 70e édition du Festival d’Avignon. Tandis que Les Frères Karamazov par Frank Castorf ouvriront le Festival d’Automne à Paris le 7 septembre à la Friche industrielle Babcock de la MC93, Jean Bellorini, actuel directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, propose sa version, dans un décor naturel écrasant, de la saga de Dostoïevski, plutôt plaisante malgré des longueurs préjudiciables.

karamazov
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Les Frères Karamazov de Dostoïevski, c’est une sorte d’enquête grandeur nature. Il y a trois fils légitimes, Dimitri, Ivan et Alexei mais aussi un fils illégitime, Smerdiakov. Au milieu, un parricide : celui de Fiodor, qui porte le même prénom que son créateur littéraire. Et c’est leur histoire, entre amour et haine, qui se déroule sous nos yeux, avec des questions sous-jacentes essentielles comme la possibilité d’une justice dans un monde dépourvu de Dieu mais contenant cependant les notions d’amour et de charité. C’est un véritable combat entre le bien et le mal qui s’instaure et qui va durer plusieurs heures, jusqu’au dénouement qui fera toute la lumière sur cette affaire.

L’histoire est complexe, l’œuvre dense mais le défi ne fait pas peur à Jean Bellorini, le jeune directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Après son formidable Tempête sous un crâne, datant de 2010, adapté des Misérables de Victor Hugo, il s’attaque à un autre monument littéraire, une autre saga humaine. La représentation s’ouvre par un résumé, une mise en contexte du roman-fleuve de Dostoïevski avant de céder la place à un magnifique chant familial et polyphonique dont les notes harmonieuses viennent se heurter aux parois de la Carrière de Boulbon. Tous les personnages sont alors sur scène car ce qui fait la force et la réussite de la proposition présentée, c’est l’esprit de troupe et le théâtre collectif que monte Jean Bellorini. Faisant la part belle à la musique et au chant, il n’en demeure pas moins une narration et une incarnation soignées, souvent face public, à l’image de la scénographie, composée de petits espaces scéniques aux parois de verre ou en bois, ouvertes sur le décor naturel et se déplaçant au gré des envies sur un double rail, tels de petits wagonnets. Dispositif frontal, intégration du chant, musique qui accompagne avec délicatesse le récit et la présence touchante de Camille de La Guillonnière en troublant Khokhlakova… Jean Bellorini reste fidèle à ce qu’il propose habituellement et cela fonctionne. Cependant, les longs monologues de la deuxième partie auraient mérité un autre traitement et il semblait inévitable de les resserrer. Cela n’a pas été fait et tout s’étire. On frôle l’ennui et le metteur en scène n’a jamais été aussi bon que lorsqu’il propose des moments scéniques collectifs. C’est bien là sa seule grosse erreur, qui néanmoins, aura fait partir ou sombrer dans un sommeil profond plus d’un spectateur.

Karamazov peut s’appuyer cependant sur le talent de sa distribution, éblouissante au milieu de la Carrière. Français Deblock est un incroyable Alexeï Fiodorovitch Karamazov. Il mène la troupe tambour battant et apparaît par moment tel le Petit Prince dans le désert dans ses habits de moine novice. Il est formidable. Jean-Christophe Folly parvient aussi à tirer son épingle du jeu en endossant le rôle de Dimitri Karamazov tandis que Geoffroy Rondeau brille dans le poème du Grand Inquisiteur que son personnage, Ivan, déclame à son jeune frère. Du côté féminin, Karyll Elgrichi est une poignante Katerina, très investie tandis que Clara Mayer excelle dans le rôle de Grouchenka. Elle nous laisse d’ailleurs une magnifique image, celle où elle est face aux autres protagonistes, dos à un gigantesque ventilateur et lâchant des poignées de neige qui tourbillonnent dans le ciel étoilé de Boulbon. Bien que l’âme russe des femmes dostoïevskiennes soit légèrement diluée, on y retrouve tout l’esprit du livre, la force des mots et du verbe du célèbre auteur, jusqu’à la scène finale du procès où chacun défile, comme à la barre d’un tribunal, avec les images projetées sur la paroi de la Carrière, servant de support aux vidéos et aux lumières.

Bien sûr, se heurter à un tel monument littéraire, c’est prendre le risque de se prendre les pieds dans le tapis et de trébucher. Cependant, Jean Bellorini peut s’en sortir avec les honneurs car, en dépit des défauts liés à l’ampleur du projet, il offre au public une version intense des Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski et dépeint avec conviction le triste état d’un monde pas si éloigné du notre. Le cynisme, la haine, la justice humaine ou divine ne sont pas entièrement fictionnels quand on regarde notre actualité. La guerre du bien et du mal a encore de beaux jours devant elle.

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