Truckstop : huis-clos intimiste

Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne, a présenté au Festival d’Avignon sa dernière création, Truckstop, un spectacle tout public à la croisée du conte et de l’énigme policière. Un huis-clos puzzle servit par un trio d’acteurs succulent et dont l’écriture précise de Lot Vekemans, auteure néerlandaise, invite à voir un monde autrement.

truckstop
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Nous sommes aux Pays-Bas, dans le bar routier qu’Ada tient depuis de nombreuses années, épaulée par sa fille Katalijne. Cette dernière est amoureuse d’un jeune camionneur avec la fougue et la folie que l’on a quand on a tout juste dix-huit ans, l’envie d’ailleurs, des rêves plein la tête et une insouciance invincible. Mais en ce sombre soir, quelque chose s’est brisé. Une lampe, en « des centaines de morceaux » mais aussi des vies et des espoirs. La catastrophe qui couvait apparaît au grand jour et il faudra remonter le fil du temps pour comprendre comment ce drame social a-t-il bien pu arriver.

Pour sa première mise en scène dans le IN d’Avignon, Arnaud Meunier propose, à la Chapelle des Pénitents blancs, un spectacle pour et sur la jeunesse qu’il monte comme un polar, une intrigue policière qui commence par le dénouement et dont il faudra démêler les fils pour accéder à la compréhension. Des bribes de vie nous parviennent. Il n’y a pas de chronologie précise, mais plutôt des flash qui reviennent à la mémoire, comme des pièces de puzzle éparpillées. Chaque scène arrive de façon quasi fantasmagorique et laisse s’installer l’émotion avec douceur et fermeté pour nous émouvoir tendrement. « Je décide moi-même où je vais » dit Katalijne, mais quand on voit dans sa tête tout à fait autre chose que ce que l’on vit, est-il encore possible d’y parvenir ? C’est toute la thématique qui apparaît en filigrane de ce qui s’est déroulé un fatidique vendredi de juin. Dans cette vie d’illusions, tout se met en place dans les dernières minutes. Le suspens a su rester entier jusqu’au dénouement qui éclaire de façon poignante le drame. Un concentré d’émotions qui nous jettent des larmes dans les yeux sans que l’on s’y attende vraiment. Il faut dire que la merveilleuse distribution, la langue bien d’aujourd’hui et la direction d’acteurs habillement maîtrisée n’y sont pas pour rien.

La mère, Ada, est nostalgique d’un âge d’or passé, d’un temps où le Truckstop était plein. Claire Aveline excelle dans ce rôle trouble, à la fois dur et tendre. Comme toutes les mères, elle s’inquiète pour sa progéniture. Sa fille, Katalijne, est incarnée par Manon Raffaelli, bouleversante. Elle passe de l’euphorie à un comportement presque autistique, tour à tour légère et grave, impliquée ou détachée. A peine 18 ans, des crises de panique qui surgissent constamment, la jeune fille n’a que ses rêves pour s’en sortir. Elle habite le plateau avec une fraîcheur et une vivacité salutaires. Elle exprime parfaitement la fougue et les craintes de la jeunesse et parvient également à nous faire ressentir le voile sombre qu’elle a dans le regard et dans la voix. Tout ce qu’elle veut, c’est s’évader par la pensée bien plus qu’en actes, avec toute la candeur de son jeune âge, en quête d’une vie meilleure. Elle est d’une justesse inouïe et, bien que son rôle soit central, n’éclipse pas les autres protagonistes. D’ailleurs, Maurin Ollès lui volerait presque la vedette. Le jeune homme est incroyable dans la peau de Remco. Il évolue avec une aisance et un naturel déconcertant tout en dégageant quelque chose de sincère et profond.

L’écriture morcelée de Lot Vekemans devient joyau entre les mains d’Arnaud Meunier qui livre une mise en scène limpide et délicate dans un décor plutôt neutre de la scénographie proposée par Nicolas Marie, où l’enseigne lumineuse se détache dans la nuit. L’atmosphère est grise, froide et sombre mais jamais plombée. Le spectacle, tout public, qui s’adresse surtout aux adolescents et aux adultes, glisse avec pertinence dans la subtilité. Avec des bonds dans le temps et une alternance parfaite d’apartés, de narration et de dialogues, le spectateur recolle petit à petit les centaines de morceaux de la lampe cassée, comme la vie qui se heurte et qui brise les rêves. Le retour à la première tirade nous prouve que la boucle est bouclée. « Commencer quelque part et voir où l’on arrive, enfin, quand on arrive »… Arnaud Meunier est parvenu à nous emmener là où il voulait, avec pertinence et cohérence et son Truckstop ne demande qu’à vous accueillir pour plonger, vous aussi, dans ce drame social tendre et touchant.

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