Yitzhak Rabin : chronique d’un assassinat : l’acte de tristesse d’Amos Gitaï

Après son film l’an dernier intitulé Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, et l’exposition Chronicle of an Assassination Foretold présentée à la Collection Lambert tous les jours de 11h à 19h, Amos Gitaï, « architecte de formation et fils d’un architecte de Bauhaus » nous invite à une soirée unique dans la Cour d’honneur du Palais des Papes en nous donnant à entendre la voix de Leah Rabin, l’épouse du défunt Premier ministre.

yitzhak
© Agav Films

La nuit tombe sur le Palais des Papes en ce dimanche 10 juillet et Amos Gitaï paraît sur le plateau, une émotion sincère dans la voix. Il vient nous inviter à un acte civil en présentant cette chronique d’un assassinat car il est très inquiet de la direction que prend Israël. Mais c’est aussi un acte de tristesse qu’il s’apprête à créer dans la cour d’honneur en tentant une ouverture au dialogue et à l’espoir. Le Moyen Orient souffre, la sensibilité vers l’autre se dilue sous le fanatisme religieux et politique mais il tenait à rendre un vibrant hommage à Leah Rabin, la femme de Yitzhak, avec une sobriété et une pudeur désarmantes.

« Le théâtre doit être minimaliste, rigoureux et avec des moments de réflexion » dit Amos Gitaï avant de s’effacer pour laisser entrer le quatuor qui servira avec une émotion non forcée la chronique, renforcée par la présence du Chœur du Lubéron qui fait, à jardin, ses vocalises en marchant sur des cailloux, donnant l’image d’une promenade de prisonniers dans la cour d’isolement. Edna Stern prend place derrière le piano tandis qu’à cour, c’est Sonia Wieder-Atherton qui empoigne son violoncelle. Au centre du plateau, une table de conférence. La Palestine, avec Hiam Abbass, et Israël, avec Sarah Adler, se font face, unies dans une même voix, celle de Leah Rabin. Elles entament une narration sans faille au micro, prenant appui sur les mémoires de l’épouse. « C’était un devoir religieux de le tuer » peut-on entendre concernant le Premier ministre, accusé d’être un assassin et un traître. Le poids des mots et de la narration impose immédiatement à notre esprit des images fortes, bouleversantes.

Tout au long de la chronique, semblable à celles, radiophoniques, qui passent sur nos ondes aux heures tardives de la nuit, la musique accompagne l’émotion du texte. Les préludes au piano de Jean-Sébastien Bach apportent une sorte d’esprit de communion qui unit tout le public de la cour d’honneur, silencieuse comme rarement tandis que le violoncelle nuance sa présence, entre tension dramatique et tragique qui va crescendo et intériorisation du propos. Oscillant entre onirisme et recueillement, l’émotion s’installe en douceur. Les morceaux s’élèvent dans la nuit chaude d’Avignon pour rejoindre le ciel étoilé, comme si Rabin était avec nous et regardait cette chronique qui lui rend hommage avec bienveillance. Lorsque les quinze choristes, dos au public, entonnent un chant céleste, leurs voix viennent se heurter à la façade du Palais des Papes qui nous renvoie l’émotion à l’état pur en hommage à un homme, une culture, un pays, un espoir.

Des projections d’archives ont lieu sur la façade du Palais des Papes dont les fenêtres, éclairées, criblent les images comme les balles dans le corps de celui qui sera assassiné alors que « le peuple désire sincèrement la paix » par un étudiant juif, religieux proche de l’Extrême-Droite. Les manifestants scandent « Mort à Rabin » ou encore « Rabin traître ». C’est poignant. Avant de s’effacer, les deux actrices lisent un passage en israélien, non traduit, dont l’intonation des deux voix qui se mêlent suscitent une émotion profonde, sincère et jamais feinte. La cour d’honneur retient son souffle tandis que nous remarquons, à cour, les six cercueils des Damnés mis en scène par Ivo van Hove, recouverts d’un drapé noir. Coïncidence malencontreuse qui pèse fortement au regard de cette chronique d’un assassinat politique renforcé par le fanatisme de l’opposition. Et depuis, combien de morts ? « Tu ne sais pas ce qu’ils t’ont fait, tu ne sauras jamais qu’ils t’ont assassiné… mais nous… ». Passé la torpeur des événements, un véritable devoir de mémoire se met en place. L’étudiant a évoqué la Torah pour justifier son crime mais si tout cela ne s’était pas produit, le monde serait-il différent aujourd’hui ? La question reste insoluble mais « le silence est effrayant » alors il ne faut plus jamais se taire pour que chacun sache.

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