Voyage dans les mémoires d’un fou : à l’encre d’une vie

C’est au Théâtre Pixel Avignon, à 17h, que commence le fabuleux voyage dans les mémoires d’un fou auquel nous convie Lionel Cecilio qui s’inspire ici très librement du premier roman de Gustave Flaubert dont il conserve l’adresse à un lecteur. Un périple au cœur de l’intime à travers les mots d’un esprit libre pour raconter toute une vie à l’aube de la mort. Un spectacle coup de cœur à découvrir durant ce Festival d’Avignon.

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© Céline Pilati ZONE2 PROD

Le jeune homme de vingt ans, assis à son petit bureau de bois et tenant d’une main habile sa plume d’oie, vient d’apprendre que son corps est atteint par une maladie rare, incurable et mortelle. Faisant d’un lecteur imaginaire le dépositaire des mémoires de sa courte vie, il nous livre un récit subtil, tour à tour drôle et touchant, hilarant et réflexif, à la manière de l’existence qui sait se construire autour de ces différentes émotions qui s’entrechoquent dans notre quotidien. Les souvenirs lui reviennent et reprennent forme sous nos yeux, se mêlant à des réflexions philosophiques voire ésotériques d’une vie qui lui échappe de plus en plus. Au départ, sa prise de notes quotidiennes s’attache à rédiger les mémoires d’une maladie qui occupe son corps et à inscrire sur son journal intime l’échelle de sa douleur de 1 à 10. Mais très vite, il transmet au lecteur « tout ce qui se passe dans la pensée et dans l’âme », lui le spectateur d’un monde incompréhensible en marge duquel il survit. Souvenirs, anecdotes ou conseils se bousculent au bout de sa plume, comme une urgence de tout coucher sur le papier : « Appliquez-vous dans vos erreurs, les gens ne se souviendront que de vos faux-pas ». Des divagations tendres et loufoques, justes et pertinentes, qui se déroulent avec une belle fluidité.

« Le visage sans ride et le cœur sans passion », le personnage s’évade par la pensée. Lui qui aimait les mots et les sonorités, il fait de son texte un formidable témoignage d’un amour sans fin pour ces assemblages de lettres dont il se joue, s’appuyant sur leur sens ou les faux amis pour une savoureuse logorrhée. Les mots, dit-il, sont comme des femmes : « ils sont bruyants, ils ne veulent pas toujours dire ce que l’on pense qu’ils veulent dire mais ils donnent du sens aux choses […] et on ne peut pas vivre sans ». Lionel Cecilio, seul sur scène, s’appuie sur les mots et peint toute une galerie de personnages qui vivent à jamais dans son esprit. Le duo imaginé entre Dieu et Albert Einstein est particulièrement savoureux, tout comme l’intervention de Jeanne d’Arc qui veut descendre (et qui verra son vœu exaucé sur le bûcher), tandis que le discours de l’entraîneur de boxe, juste, sensible et touchant, nous arrachera quelques larmes furtives. Grâce à un éclairage changeant, les tableaux se succèdent, suivant le fil de ses souvenirs inscrivant dans la mémoire du lecteur chaque étape importante de la vie du jeune homme. Nous le revoyons enfant, curieux de comprendre le monde qui l’entoure, chérissant son ennui et se heurtant à la responsable de l’étude : « le rêve peuplait mon ennui et mon ennui nourrissait mon esprit » avoue-t-il. L’éducatrice abonnée à la pensée unique reste perplexe face à ce passionné des mots, conscient qu’ils se jouent peut-être plus de nous que nous avec eux. Nous assistons, médusés et amusés, à sa découverte du frantugais, une langue en forme de clin d’œil, à mi-chemin entre les deux origines de Lionel Cecilio, où les faux amis et les jeux de mots forment un nouvel horizon pour le jeune malade qui devient de plus en plus immobile, prisonnier d’un corps en pleine solidification jusqu’à ce que la cage qui le retient ne se brise.

Exclu de l’Eglise, où son questionnement est rejeté dans un monde où la pensée unique doit régner, l’écrivain de ses mémoires choisit le rêve comme échappatoire. Dès sa plus tendre enfance, il interrogeait son père sur des sujets irrationnels : « Si l’on est vieux sans être grand, alors on est fou ? » s’enquiert-il. « Non, on est libre ! » s’entend-il comme toute réponse. En effet, ce n’est pas dans les mémoires d’un fou que nous voyageons mais dans celles d’un homme libre, loin du monde qui le rejette mais tellement près de ce qui fait l’essentiel  d’une plénitude puisqu’il « y a du génie dans le malentendu ». Alors, exclu de tous, il finit par se tourner vers la communauté du théâtre, où il est fou parmi les fous pour ne plus l’être. Et comme sur scène, on ne meurt pas, il se garantit un billet en première classe pour l’éternité. Mais rien n’existe si l’on n’y croit pas. Alors, à l’heure de sa mort, il veut vivre et croire encore puisque « le poète n’est pas fou, il est prophète, il est libre ».

Lionel Cecilio nous présente un seul-en-scène poétique, sincère, marquant et plein de vie, dans les dédales d’un esprit vif et libre. Il « tente de combattre l’absurde et de comprendre le non-sens » avec une écriture incisive et largement maîtrisée, intelligible et talentueuse dans les fourberies linguistiques et la manipulation des mots, des sonorités, des sens. Un merveilleux voyage au cœur du langage, berceau de l’existence de l’esprit. Et comme le dit si bien l’un des personnages, « c’est quand tu commences à prendre conscience de la mort que tu apprécies la vie ». De notre côté, nous avons pleinement adhéré à la proposition scénique de Lionel Cecilio, formidable interprète d’un fou d’amour et de vie.

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