Démons : quand la tragédie devient comédie

Lorraine de Sagazan propose une pièce librement inspirée du texte de Lars Norén à la Manufacture, à 19h40, dans une adaptation plus proche de la comédie que de la tragique histoire humaine. Retour sur une représentation nuancée qui n’a pas su nous convaincre véritablement.

Le suédois Lars Norén nous plongeait avec son texte âpre dans l’enfer de la vie conjugale à travers une vision pessimiste du couple qui entretient une relation amoureuse nuisible et toxique. De cette histoire, Lorraine de Sagazan n’en garde que les deux scènes-phares de la pièce mais n’exploite pas assez les démons intérieurs de ses personnages. Pourtant, tout commençait bien. Alors que le public s’installe de part et d’autre de la scène dans une disposition bi frontale et que résonnent les notes du romantique mais tragique Roméo et Juliette de Prokofiev, une tension palpable s’empare de la salle. Sur le plateau, des vêtements sont suspendus à des chaînes un peu partout tandis qu’un sèche-cheveux tourne à vide et que ce qui ressemble à un cadavre féminin gît dans un coin, à moitié dissimulé dans la coulisse. Nous comprendrons par la suite qu’il s’agit là d’une énième tentative de Lucrèce pour attirer l’attention d’Antonin, son compagnon. Tous les deux forment un couple dont le besoin de se mettre en scène et de se donner en spectacle est évident, comme en témoigne leur première dispute de la soirée, relançant une nouvelle partie du jeu de leur amour démoniaque : « Ou je te tue, ou tu me tues, ou on se sépare, ou on continue comme ça, vas-y choisis » défie-t-elle. Alors pour tromper leur ennui et leur solitude dans un duo qui ne leur apporte plus grand-chose, Antonin propose d’aller chercher les voisins pour boire un verre et détendre un peu l’atmosphère pesante. Lorsqu’il revient et allume la lumière de la salle, tout l’immeuble est là, c’est-à-dire le public, avec lequel la jeune femme entre immédiatement en interaction. Malheureusement ce procédé fait retomber l’ambiance comme un soufflé, cassant le rythme et la tension naissante. Peu à peu, ces Démons glissent vers une comédie légère malgré quelques petites phrases lourdes de sous-entendus comme « J’ai besoin de dormir, ça m’entraîne à mourir. ». Antonin et Lucrèce sont des monstres d’amour qui veulent juste être aimés comme ils sont mais pour cela, il faudrait qu’ils acceptent d’abandonner le contrôle qu’ils ont sur eux-mêmes.

Le talent des deux comédiens principaux, Lucrèce Carmignac et Antonin Meyer Esquerré, n’est absolument pas à remettre en cause. Ils sont très bons dans le registre de la douleur masquée sous l’humour noir et l’ironie. Cependant, quelque chose ne fonctionne pas et nous regrettons que les deux voisins dissimulés dans le public manquent de conviction. Si Jeanne Favre arrive à semer le doute dans notre esprit concernant son statut de spectatrice ou de comédienne, en revanche Benjamin Tholozan peine à convaincre, manquant d’aisance et de naturel. La scène-phare qui a été conservée de la pièce d’origine, lorsque le personnage masculin lance les cendres de sa défunte mère au visage de sa compagne, perd ici en force et en violence. La rage et le désespoir font cruellement défaut, laissant les démons bien enfouis au fond des verres d’alcool. Ne reste qu’une banale histoire d’amour dans ses instants les plus bas, dans une mise en scène plaisante et recherchée mais plus proche du divertissement que de la pièce émotionnelle suggérée par le texte qui interroge notre vision de l’amour toxique. La complexité de l’être humain semble diluée dans un quotidien bancal dont la rage de vivre aurait déménagée. Néanmoins, la représentation nous réserve quelques beaux moments suggérés, forts en non-dits, notamment grâce à de judicieux choix musicaux tels que Sarà perché ti amo de Ricchi e Poveri ou le Pull marine d’Isabelle Adjani principalement, montrant par des paroles suggestives toute la difficulté d’aimer.

Il semble finalement plutôt ardu cette saison d’adapter et de monter le texte de Lars Norén dans tout ce qu’il a de plus sombre, de plus cruel et de plus abject. Lorraine de Sagazan a tenté de mettre en scène une des nombreuses interprétations possibles, en réécrivant et s’appropriant les mots du dramaturge suédois, avec une vision peut-être plus proche de ce que nous pouvons vivre dans nos existences en mal d’amour, mais cela ne suffit pas à nous transporter dans un climat de tension où tous les coups sont permis pour se sentir vivant dans les yeux de l’être aimé.

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