A plates coutures : lutte ouvrière

Dans le cadre du focus Exploitation sur le travail, en complément d’une poignante exposition photographique sur des ouvriers d’une usine Péchiney, le spectacle de théâtre social et musical de la compagnie Nosferatu, A plates coutures, s’était installé quelques jours à la Maison des Métallos avant de faire son retour à Avignon depuis le 7 juillet, à 12h25 à l’Espace Roseau Teinturiers et revient sur l’expérience douloureuse du dépôt de bilan des ex-ouvrières Lejaby dans un texte percutant signé Carole Thibaut qui s’appuie sur un recueil de paroles des véritables protagonistes de ce fait médiatisé.

Aplatescoutures Xavier Cantat-0327
© Xavier Cantat

Vivre l’expérience de l’ordinaire, voilà donc le bel objectif du spectacle A plates coutures qui nous replonge dans le Made in France avec des images d’archives poignantes en ouverture de représentation. Puis, quand la sonnerie de l’usine retentie, elles sont quatre ouvrières à rejoindre leur poste à l’usine Lejaby. Assises derrière leur petite table individuelle de travail, elles répètent inlassablement les mêmes gestes, vifs et précis. C’est cela que l’on appelle le « savoir-faire ». Mais que vaut-il au moment de déposer le bilan ? Alors nous pénétrons dans le récit de ces tranches de vie d’ouvrières qui ont tant donné de leur vie personnelle mais aussi d’elles-mêmes à leur usine. L’inclusion de la sphère familiale au travail s’est faite par le biais de l’amitié qui soude le groupe que nous suivons, souvent par une parole chorale car c’est la voix de toutes les victimes des plans sociaux, de la mondialisation et des lois de délocalisation qui s’exprime. Sur le plateau, il y a Josy (charismatique Chantal Péninon), déléguée du personnel, Solène (touchante Barbara Galtier), la timide mère de famille que la situation fragilise de plus en plus mais qui vacille quand le patron lui refuse son droit d’allaiter, Anto (dynamique Claudine van Beneden qui signe aussi la mise en scène) qui fut la première à crier sa souffrance et Géraldine (géniale Angeline Bouille), la fille paumée au langage franc, parfois vulgaire, dont le micro-short et ses airs de camion volé ne sont qu’une façade pour dissimuler un cœur en or.

Malgré le plan social, elles se retrouvent toutes à l’usine le matin, comme pour tenir des sortes d’assemblées générales. Cela aide à tenir et elles font leur « pute ouvrière » pour sauver ce qui est perdu. « Le pouvoir, c’est les journalistes » alors elles n’hésitent pas à médiatiser leur histoire. D’ailleurs, la scénographie prévoit un espace à jardin avec des caméras qui diffusent les images en gros plan en fond de scène. Bien sûr, ce n’est pas la guerre, juste une fermeture d’usine comme il en existe beaucoup (nous pensons évidemment aux ouvriers de Continental à Clairoix) mais les filles vivent la lutte comme un combat semblable. Les passages face caméra apportent une valeur ajoutée avec une dimension de témoignage comme pour garder trace d’une vie passée qui ne reviendra plus, tout en ancrant une image sur un texte fort dans nos mémoires. Des touches d’humour piquées ça et là sur l’ouvrage viennent oxygéner la représentation qui réveille les consciences. Il existe quelques inégalités de rythme mais qu’importe ! Elles font leur révolution avec audace mais toujours avec classe, en alternant récits de l’intime et vie d’ouvrière en lutte. Et si parfois la direction d’acteurs semble un peu floue, chacune apporte sa pierre à l’édifice et nous replace dans le tourbillon de la vie. La fin, déstabilisante car ouverte, laisse entrevoir, ou pas, un avenir radieux à creuser selon la sensibilité du spectateur et cette façon de ne rien imposer est fortement louable.

A plates coutures, c’est une histoire collective féminine qui laisse éclater tout un travail poétique qui surplombe le propos du simple fait divers. Les chansons détournées viennent apporter de l’eau au moulin et ancrer certaines paroles plus profondément en nous comme c’est le cas avec l’air du Déserteur de Boris Vian par Serge Reggiani qui nous rappelle « qu’après trente ans d’usine, la Chine est préférée pour implanter l’usine » ou encore sur Désenchantée de Mylène Farmer : « mariages, baptêmes, on a tout fait ensemble. Nos vies tissées en amitié. C’est notre boulot, notre métier… ». Le texte est empreint d’humanité. Les femmes ont pris en main leur destin, et cela ne se fait pas sans mal. Pourtant, ici, pas de pathos et l’aspect âpre et violent se traduit par des sonorités assourdissantes sous les doigts de fée de Simon Chomel, qui interprète aussi l’horripilant patron. Nous nous laissons porter par un ensemble cohérent et fluide qui ne nous bouleverse pas toujours mais qui nous touche forcément, tant le sujet est transposable à bien d’autres situations sociales qui retentissent dans la vie intime.

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