¿ Qué haré yo con esta espada ? : sexe et violence érigés en beauté virginale

Peut-être considérée comme l’une des metteures en scène les plus attendues et  les plus craintes de cette 70ème édition du Festival d’Avignon, Angélica Liddell revient dans le cloître des Carmes, six ans après La casa de la fuerza, avec une proposition scénique extrême et douloureuse où tout est sublimé dans une approche de la tragédie de la chair tout à fait personnelle, à grand renfort d’érotisme, de violence, de mort et de beauté.

qué haré yo con esta espada
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Angélica Liddell fouille au plus profond de la nature humaine et se positionne de manière radicale pour heurter nos consciences et nous ouvrir à un questionnement intime sur les origines de la tragédie, des désirs, de la violence et de la morale où le triomphe de la loi de la poésie doit primer sur celle de l’Etat. Y a-t-il encore quelque chose à sauver ? Nous plongeons sans ménagement dans cette interrogation qui ne peut laisser indifférent. Que l’on aime ou que l’on déteste ce que l’auteure, metteuse en scène, scénographe, comédienne et performeuse madrilène propose, on se doit de nous livrer nous aussi à cette réflexion. Elle met à nu l’humain, au sens propre comme au figuré, dans une performance esthétisante fulgurante.

L’acte I s’intéresse au cas de cannibalisme d’un étudiant japonais, Sagawa, en 1981. Questionnée par ce fait marquant, elle tente d’expliquer l’inexprimable dans une forme originelle. Un aller-retour troublant entre le commencement et le maintenant, entre Tokyo et Paris, entre les dédales de la nature humaine. Provocante mais jamais dans la gratuité, Angélica Liddell expose son sexe à la vue de tous, tel le tableau de Courbet avant d’adresser une lettre à Sagawa dans laquelle elle pose le problème de la beauté et tente une première approche de la Loi. Sensations, perceptions, « la forme n’est pas différente du vide » bien que nous nous retrouvions face à l’exaltation des corps malmenés, à un amour anthropophage servi par huit jeunes filles, nues, semblables à des nymphes. Ce moment, poétique et lyrique, sublime une sauvagerie innée. Les instincts s’imposent comme dans ce tableau où quatre d’entre elles se démènent dans des mouvements orgasmiques avec un poulpe, jusqu’à une séance de flagellation avec le céphalopode qui s’achève sur une logorrhée japonaise dont le débit force l’admiration.

Après l’entracte, nous avons une somptueuse référence à Didon et Enée avec les notes de Purcell qui s’élèvent dans la nuit. Nous sommes captivés. Angélica Liddell, en déesse, brise tous les interdits et ne s’impose aucune limite scénique. Véritable serpent, contorsions des corps… tout est placé au service d’une performance à l’esthétique imparable et à la symbolique infinie. C’est en faisant référence au massacre du 13 novembre 2015 à Paris, alors qu’elle était à ce moment-là dans la capitale française pour présenter à l’Odéon l’un de ses derniers spectacles, qu’elle monte un acte II incroyable en tentacules anthropologues, explorant le monde, la beauté, la loi et le divin sur le sol bleu parsemé d’étoiles du cloître des Carmes. Elle évoque sa peur, son désespoir, sa culpabilité face aux événements. C’est intime, vibrant et puissant car éminemment sincère allant jusqu’à l’épuisement des corps.

Dans le dernier acte, prenant appui sur les Métamorphoses d’Ovide, la madrilène se questionne autour de la problématique suivante : « Pourquoi la terre ne s’ouvre-t-elle pas sous nos pieds ? ». Nous ne savons rien de nous-mêmes, nous essayons tous d’être ce que nous ne sommes pas, même dans nos adresses à Dieu, levant les yeux sur le ciel étoilé d’Avignon en suivant le doigt rageur d’Angélica Liddell. C’est pourquoi la sincérité est une forme de barbarie qui s’exprime sur le plateau, dans une harangue au public, impliqué, malmené pour réveiller son inconscient, toujours en lien avec une beauté sidérante. Elle se plaît à nous rappeler que « l’expérience a toujours prouvé que l’on hait seulement ce que l’on a aimé » dans un moment festif sur la chanson Malaguena Salerosa de Chingon avant de céder la place aux Eagles, morceau interprété au moment de la tuerie du Bataclan. « L’homme est bien assez minable pour en finir tout seul avec ce monde ». Alors, dans d’extraordinaires et puissantes prouesses physiques, nous assistons, médusés à la Naissance de la Tragédie telle que l’a conçue Nietzsche.

Lors de ses précédentes performances, il a souvent été reproché à Angélica Liddell de faire toujours la même chose et d’être dans la provocation extrême sur le plateau. Avec ¿ Qué haré yo con esta espada ?, elle revient en force en France et prouve qu’elle a, toujours et encore, des choses à nous dire. Avec sa dernière création, elle mène, dans une œuvre de cinq heures (entractes compris) une profonde réflexion sur la nature même de la violence, en faisant référence au cannibalisme, aux attentats, à Dieu, à la Beauté et aux corps. L’acte I est esthétiquement le plus beau et le plus fort tandis que dans l’acte II et ensuite dans l’acte III, la parole prend le pas sur le plateau avec une succession de monologues qui atteignent notre âme en une fraction de seconde. Angélica Liddell, tantôt dans une robe pailletée rouge, tantôt dans un déguisement de squelette surmonté d’une veste à la Monsieur Loyal, s’embrase devant nos yeux et nous attrape au cœur dans une rhétorique sincère et intime qui nous parle inéluctablement et dans laquelle nous puisons, presque inconsciemment, jusqu’à en extirper un sens sur une conception d’un monde qui nous échappe, tel que pouvait le définir Arthaud. Elle offre un véritable regard, parfois dérangeant mais toujours juste et maîtrise à la perfection chaque seconde de sa puissante performance. Même si les rangs se sont clairsemés au fil des entractes en même temps que la représentation était en train de s’assagir et de devenir plus poignante, plus touchante à l’âme même et à notre sensibilité, cela valait le coup d’arriver à l’apaisement final, sublime chant lyrique aux voix célestes avant de redécouvrir aux saluts les paroles de l’Oiseau et l’Enfant de Marie Myriam, visant juste sur tout le propos défendu admirablement par Angélica Liddell.

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