Madame Bovary : des rêves tombés dans la boue

Tandis que Tiago Rodrigues emportait l’adhésion du public au Théâtre de la Bastille en retranscrivant avec virtuosité le procès contre Gustave Flaubert et son roman Madame Bovary, jugé immoral, Sandrine Molano  et Gilles-Vincent Kapps mettent en scène l’épopée bovarienne adaptée pour quatre comédiens qui narrent, chantent, mettent en musique et incarnent la puissance romanesque d’une femme en perdition. C’est à retrouver au Théâtre Actuel à 12h05 durant le Festival d’Avignon.

madame bovary
© Brigitte Enguerand

Charles est presque médecin (car simple officier de santé) et presque heureux (car dominé). Voici un peu le drame de son existence : il n’a de cesse d’être à côté de l’essentiel. C’est en quelque sorte un utopiste rêveur qui épouse en secondes noces, après un premier veuvage, la douce Emma, lectrice passionnée et exaltée dont le caractère contraste très vite avec celui de son mari qu’elle trompera à deux reprises, quand elle se perdra elle-même dans ses désirs les plus fous, à l’instar de ce sublime moment, très drôle, dans la cathédrale de Rouen, où elle bénéficie d’une visite guidée juste avant de se laisser entraîner dans les vertiges de l’amour et les dédales de la perdition durant la célébrissime scène de volupté dans le fiacre.

La pièce s’ouvre par le récit très vivant, festif et musical du mariage d’Emma et de Charles. Ce dernier apparaît déjà comme un être lunaire, monotone et ennuyeux. Il est plutôt niais et rien de palpitant ne transparaît dans son langage ralenti, étiré. Cependant, il fait sourire et parvient très rapidement à gagner notre empathie. Il faut dire que David Talbot est particulièrement convaincant dans ce registre. Son chagrin est touchant et atteindra son apothéose dans la scène finale. Emma, quant à elle, prend vie sous le talent de Sandrine Molaro. Très expressive, elle offre une large palette de jeu et d’émotion. Cependant, elle semble dépoussiérée d’un romantisme gourdiflot et se présente comme étant plutôt terre à terre, ce qui au départ nous freine un peu dans l’identification de ce personnage qui nous fait osciller entre affection et détachement. Seule la longue toile représentant un champ de blé très bucolique et les bruitages de chants d’oiseaux qui résonnent très souvent, nous laisse dans une douce rêverie. Et puis, au fil du temps, elle est touchante et ses incarnations gagnent en profondeur. Lorsqu’elle rencontre Léon (impressionnant Paul Granier qui incarne aussi les parents de Charles avec une candeur déconcertante) avec qui elle partage le goût de la lecture, on ressent pleinement le baume au cœur qui l’emplit et ce désir qu’elle tente de refouler. Lucide, elle s’interroge (au micro comme pour donner plus de poids à ses tourments) au départ de son amant potentiel : « mon chagrin ne finira donc jamais ? ». Elle est bouleversante en femme délaissée par un mari balourd qui travaille dans une monotonie extrême. Ce sentiment est renforcé par les interludes musicaux qui flirtent avec l’abyme de la mélancolie. Puis elle fait la connaissance de Rodolphe (parfait Gilles-Vincent Kapps), un beau parleur qui l’entraîne dans ses filets. Avec lui, elle a l’impression de sortir de sa médiocrité provinciale. Elle devient plus hardie, plus libre mais aussi plus sentimentale. Ayant des rêves de grandeur et d’ascension, elle s’élève par l’évasion que lui procure son amant. Elle s’endette et court à sa perte sans s’en apercevoir. Si Rodolphe lui écrit « du courage Emma, je ne veux pas faire votre malheur », Emma ne voit pas qu’elle cause énormément de mal. Elle dépérit à vue d’œil, tombe malade, et comme dans un cycle d’une bipolarité naissante, elle oscille entre euphorie et dépression. Poussée vers de nouveaux rivages, Emma s’enfonce dans le plaisir, le luxe et l’extravagance jusqu’à un point de non-retour où, prise au piège, elle n’aura d’autre issue que de se donner la mort.

L’adaptation littéraire du belge Paul Emond, qui s’empare ici de la fatalité de la tragédie décrite par un grand classique encore trop souvent réduit à son caractère romantique d’un autre temps, trouve dans la mise en scène de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps toutes les qualités nécessaires pour éviter les écueils d’une linéarité qui aurait pu être désastreuse et ennuyeuse dans cette œuvre magistrale de la littérature française. Nous assistons à une grande fluidité de la narration, tour à tour dite, chantée ou incarnée. C’est drôle, rythmé et plein de vie, comme cella à laquelle aspire Emma de tous ses vœux : une existence exaltante faite de passion, d’intensité et d’ivresse. L’héroïne romantique de Flaubert brûle de désirs sur les planches, dans une forme légère et subtile de sa destinée, une fraîcheur comparable à celle de la rosée un matin de printemps. Une belle réussite à voir pour se réconcilier avec le Bovarysme.

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