Tristesses : le polar théâtral d’Anne-Cécile Vandalem

Créé le 10 avril 2016 au Théâtre de Liège en Belgique, le thriller théâtral d’Anne-Cécile Vandalem arrive en force au Festival d’Avignon où il s’impose déjà comme l’un de nos coups de cœur. Cette histoire vraie, montée comme un polar, nous plonge dans la destruction d’une communauté où la mort est vue comme l’apothéose de l’humiliation et de la culpabilité.

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© Phile Deprez

Tristesse est une petite île du Danemark sur laquelle vivent, ou plutôt survivent, huit habitants, tels des rescapés à la suite de la fermeture des abattoirs qui ont fait faillite, privant ainsi la communauté locale d’un travail. Il ne reste que Käre Heiger, l’ancien directeur, et sa femme Ida mais aussi Soren Petersen, le maire de l’île, qui vit avec sa femme Anna et ses deux filles, Ellen et Malene, sans oublier Joseph Larsen, le pasteur, et son épouse Margrete. Nous sommes maintenant en novembre 2015, les 17 et 18 pour être plus précis, et chacun va se retrouver au cœur d’un drame qui fera ressurgir les secrets du passé et la tragédie de l’effondrement social et économique de l’île lorsqu’à 7h du matin, les insulaires découvrent Ida, pendue au drapeau du Danemark. C’est alors que Martha, sa fille, en passe de devenir premier ministre du pays, débarque du continent où elle dirige le Parti du Réveil Populaire, parti d’extrême-droite, que son père a fondé, afin de récupérer le corps de sa mère. Mais la dernière volonté de la morte n’étant pas respectée, Ellen et Malene s’insurgent contre cette décision abjecte et décident de prendre les armes.

Cette fiction s’inspire d’un fait réel qui s’est déroulé au Danemark en novembre 2015 sur l’île de Samso. Anne-Cécile Vandalem décide de mettre en scène les huit habitants qui portent en chacun d’eux une notion d’universalité. La scénographie de Ruimtevaarders nous plonge sur la place centrale du village avec une église et trois maisons dont l’une est surmontée d’un écran de projection qui nous emmènera dans les recoins cachés de l’île grâce à la vidéo qui est ici utilisée de manière plus que pertinente pour mieux pénétrer ce huis-clos haletant, dans le prolongement et la continuité du plateau plutôt qu’à son détriment en nous montrant ce qui se passe entre les quatre murs des maisons où chacun tente de dissimuler ce qu’il vit, cependant capturé par la caméra. On pense bien évidemment à Markus Öhrn ou à Christiane Jatahy mais le procédé est teinté d’une touche personnelle, délicate et fluide qui passe en douceur et non en force.

Dès la scène d’ouverture, la tension est palpable. Les Petersen font une partie de Trivial Poursuite qui dégénère avec une question sur Bob l’Eponge. Les rapports extrêmes sont poussés à leur paroxysme et la pièce n’est pas dépourvue d’humour ni de cruauté. Les deux notions ont même un lien très étroit dans cette proposition. Anne-Pascale Clairembourg (Anna), Epona Guillaume (Ellen), Séléné Guillaume (Malene), Vincent Lécuyer (Joseph), Bernard Marbaix (Käre), Catherine Mestoussis (Magrete), Jean-Benoît Ugeux (Soren), Anne-Cécile Vandalem (Martha) et Françoise Vanhecke (Ida) sont tous fabuleux dans des rôles auxquels ils donnent vie sans demi-mesure. Notons également la performance vocale d’Epona Guillaume, sensible, touchante et magnifique lorsqu’elle entonne un chant d’hommage à la fin des funérailles ou encore celle de Françoise Vanhecke, sublime voix céleste qui a souvent tiré sur les étoiles pour nous les mettre au coin des yeux. Vincent Cahay et Pierre Kissling s’occupent de l’ambiance sonore et musicale, physiquement présents sur le plateau et errant comme des fantômes sur l’île à chacun de leurs déplacements. Tout confère à faire émerger l’explosion de la communauté, divisée et poussée dans ses retranchements les plus intimes jusqu’au dénouement, destructeur lorsque les pièces du puzzle s’imbriquent toutes entre elles et révèlent la vérité aux yeux de tous avant que la mort en cascade ne viennent jeter un linceul sur les responsabilités de chacun.

Comme le titre le laisse entendre, il n’y a pas qu’une seule tristesse, pas juste cette île où la politique change le cœur de chacun. Non, ce sont différents états de ce sentiment, dévastateur, à l’ombre d’une jeunesse sacrifiée. Les humiliations du passé et du présent lui cèdent la place. Le cynisme s’efface devant l’émotion et nous nous laissons porter par cette histoire menée à la perfection par Anne-Cécile Vandalem qui cherche avec force à bousculer les consciences. Tristesses est une vraie réussite au goût de coup de maître qui marquera durablement cette 70ème édition du Festival d’Avignon.

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