Les damnés : magistrale conspiration familiale

Alors que vient tout juste de paraître aux Solitaires intempestifs un ouvrage collectif dirigé par Frédéric Maurin, intitulé Ivo van Hove, la fureur de créer, le metteur en scène belge ouvre la 70ème édition du Festival d’Avignon en investissant la Cour d’honneur du Palais des Papes. Avec la troupe de la Comedie-Francaise, il a présenté son époustouflante version inspirée du scénario des Damnés de Visconti. Retour sur cette brillante soirée de création.

© Christophe Raynaud de Lage

La montée du nazisme fait rage et gagne en puissance en Allemagne en cette année 1933. C’est dans ce contexte politique très fort que le scénario s’attache à nous dévoiler le portrait glaçant et saisissant de la famille Essenbeck, à cet instant précis et crucial où elle bascule dans l’horreur la plus abjecte. A trop vouloir s’emparer du pouvoir et courir après une folle idéologie, il se pourrait bien que chacun y laisse des plumes, au sens propre comme au sens figuré.

Après son sublime Kings of War donné à Chaillot cette saison, Ivo van Hove poursuit ses créations autour des thèmes du pouvoir, de la manipulation morale et de la mort en s’emparant avec force et virtuosité du scénario des Damnés de Visconti, film de 1969 qui fit scandale et dont il assure ne pas l’avoir visionné depuis bien longtemps. A ses côtés, la troupe de la Comédie-Française signe son grand retour dans la Cité des Papes après vingt-trois ans d’absence. Ce qui marque d’emblée dans cette production, c’est l’important travail scénique, la technicité imparable et la direction d’acteurs magistrale. Déjà venu à deux reprises à Avignon avec Tragédies romaines en 2008 et The Fountainhead en 2014, le directeur du Toneelgroep d’Amsterdam frappe un grand coup pour cette nouvelle édition en signant sa première et flamboyante mise en scène avec la Troupe au sommet de sa forme.

Le début a des allures de générique dans lequel la vidéo live se mêle au portrait succinct du personnage avec sa place ou son rôle dans la famille. On le voit peu de temps, mais Didier Sandre fait une apparition mémorable. Il est un épatant patriarche à la tête d’une influente aciérie. Clément Hervieu-Leger est touchant en Gunther, fils effacé. Éric Genovèse quant à lui est un nazi impressionnant. Le couple Tallmann, formé par la sensible voire poignante Adeline d’Hermy et le magnétique Loïc Corbery est touchant. Ce dernier se montre une fois de plus bouleversant dans plusieurs scènes : « Il est trop tard pour soulager nos consciences » dit-il. Son discours final est bouleversant aux larmes, à la fois poignant et lucide. La fabuleuse Elsa Lepoivre se montre envoûtante et d’une justesse inouïe en Sophie, dominatrice et conspiratrice qui chutera de haut. La scène de son humiliation par son fils Martin est mémorable, engluée dans du goudron recouvert de plumes, tout comme sa mort aux côtés de son amant devenu mari, éblouissant Guillaume Gallienne. Denis Podalydes aussi fait preuve d’une grande maîtrise de son rôle de Konstantin qui exerce un odieux chantage grâce à ses appuis dans les SS et la Gestapo, finissant nu comme un vers en train de glisser sur un sol savonneux en compagnie de Sébastien Baulain. Il faut le voir faire le salut nazi au milieu de la cour d’honneur tandis que la vidéo habille ce plan fortement évocateur. Mais c’est Christophe Montenez, dont le rôle de Martin est au cœur de l’intrigue, qui attire tous les regards, et pas uniquement lorsqu’il se met entièrement nu avant de s’enduire de cendres comme pour s’en imprégner à l’aube du massacre final. Androgyne, travesti, pédophile, pervers et fou profond, son jeu nous touche. Personnage complexe et torture, il détient en lui le mal qui couve tandis que les petites filles, Erika et Thilde, les enfants d’Herbert et Elisabeth Tallmann, symbolisent les dernières onces d’innocence sur le plateau. Il passe avec conviction du manipulé au manipulateur. Chaque adulte n’est plus qu’un pion, une marionnette dans les mains d’autrui puis cadavre, déposé de force ou de gré dans les cercueils, avec lutte ou résignation. Le dernier plan est littéralement saisissant et nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une douloureuse référence à la tuerie du Bataclan.

Tout fonctionne parfaitement dans une atmosphère froide voire glaçante, avec une maîtrise complète de l’espace. On passe constamment du plateau à l’écran, à l’aide d’images live ou d’archives. Notre regard est ainsi démultiplié. Il est même capturé par la caméra qui renvoie le reflet du public, complice tacite de cette barbarie et témoin impuissant du drame qui se noue. Le seul défaut que l’on pourrait mettre en avant sur ces Damnés serait peut-être justement une présence un peu trop appuyée de la vidéo projetée sur l’écran central et qui crée une distance regrettable entre le spectateur et les acteurs, pourtant captivants. Nous sommes comme happés par cette technique au détriment d’autres éléments scéniques, nombreux et lourds de signification comme toujours, avec Ivo van Hove qui ne laisse rien au hasard. Cependant, la scénographie de Jan Verseweyveld est fabuleuse avec, à jardin, des tables d’artistes dont le miroir est encadré de grosses ampoules pour la régie des changements d’apparences (maquillage, coiffure, habillage) qui se feront à la vue de tous, ainsi que des lits, témoins d’une néfaste évolution. A l’opposé, côté cour, six cercueils ouverts en attente de recevoir un cadavre pour la vie éternelle. Les sons, les images et les émotions se juxtaposent puis s’épousent parfaitement dans une mise en scène sombre mais éclairée par le génie d’Ivo van Hove.

Le texte est fort, et les images durablement marquantes pour ces Damnés teintes d’une étonnante actuelle bouleversante où l’humanité s’en est allée. Par cette technicité sans faille, nous pensons bien évidemment à Patrice Chéreau mais Ivo van Hove apporte sa touche personnelle avec la virtuosité, l’intelligence et la pertinence qui lui sont propres. Le théâtre se fait cinéma et inversement avec la présence de musiciens directement sur le plateau, renforçant la tension dramatique qui s’accroît. Cette pièce, politique, témoigne d’une grande maîtrise des thèmes de la fascination, du pouvoir et des atrocités actuelles, comme le miroir d’un monde de violence dans lequel nous évoluons. La production ouvrira la saison de la salle Richelieu de la Comedie-Francaise à Paris mais devrait déjà conquérir le cœur des festivaliers comme le notre a chaviré en cette première représentation très attendue. « Pour que le monde sache et n’oublie jamais » dit Herbert. Nous concernant, nous oublierons difficilement ce souvenir d’une création immanquable. Et nous vous assurons que les frissons qui nous ont parcourus dans le dos ce soir-là n’avaient rien à voir avec le vent qui s’était levé dans la cour d’honneur à la nuit tombée.

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5 réflexions sur “Les damnés : magistrale conspiration familiale

  1. c’est pour ce théâtre là que je fais mon métier, pour avoir la chance, par éclat, d’être dans cette exigence là. C’est pas facile en France quand on est indépendant, c’est pourquoi je rêverai maintenant de travailler au sein d’une grande troupe comme celle-là… Bravo à la troupe et à eric ruf de cette programmation.

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