La nuit transfigurée : l’amour métamorphosé

Tandis que nous pouvions admirer une première version en octobre dernier lorsque La nuit transfigurée entrait au répertoire du Ballet de l’Opéra national de Paris, en même temps que Quatuor n°4 et Die Grosse Fuge, deux autres pièces de la chorégraphe belge, Anne Teresa de Keersmaeker présente au Théâtre de la Ville une recréation resserrée dans une gestuelle sans concession teintée d’une délicatesse envoûtante.

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© Anne Van Aerschot

L’histoire mise en avant est assez simple : une femme doit annoncer à l’homme qu’elle aime qu’elle porte l’enfant d’un autre. S’ensuivent différentes phases comme la réflexion, l’hésitation et l’acceptation. Tandis que la première version de 1995 était faite pour tout un groupe de danseurs (dans la version pour orchestre à cordes vue au début de cette saison à l’Opéra national de Paris, ils évoluaient dans le décor d’une forêt au petit matin éclairé par une douce lumière automnale où les 14 danseurs, dont le séduisant Karl Paquette, laissaient entrevoir un lyrisme bouleversant), la recréation qui intervient vingt ans plus tard est resserrée pour s’articuler autour de trois danseurs, bien que le couple central occupe davantage le plateau que le second homme qui ne fera qu’une brève apparition fortement remarquée. Les deux interprètes principaux portent la pièce à bras-le-corps pour faire de cette œuvre de jeunesse un bijou intemporel, sublimement recréée sans rien perdre de ses aspects déchirants et vibrants.

Verklärte Nacht trouve une partie de sa force émotionnelle dans la musique d’Arnold Schönberg qui composa son œuvre romantique en 1899 et dans le livret du poète allemand Richard Dehmel. Sur un plateau vide, Anne Teresa de Keersmaeker déploie une gestuelle magnifique où tout n’est que suggestif et sensibilité dans cette réponse chorégraphique reformulée au compositeur autrichien. Son art figuratif laisse poindre l’émotion et rappelle par certains aspects la puissance des œuvres de Pina Bausch tout en jouant sur l’épure comme moteur des émotions les plus profondes qui nous bouleversent. La chorégraphe belge met en mouvement un désespoir tragique éclairé à la lueur d’un faible espoir qui l’emportera au final dans un instant lumineux. Le duo amoureux passera dans  une danse habitée par un état d’ignorance (ils ne se regardent pas durant toute la première partie de la pièce) à celui de l’abandon, du lâcher prise, non sans crainte du rejet.

Dans un prologue étiré au cœur d’un silence profond, l’immobilité des corps qui s’ignorent est captivante. L’homme en costume sombre tourne le dos à la femme vêtue d’une robe rose légère. Lorsque la musique enregistrée dans une direction de Pierre Boulez retentit enfin, un doux lyrisme s’empare de la salle. Un véritable ballet narratif surgit, mêlant tentatives désespérées pour attirer l’attention et fuites assumées. Le rythme alerte, entrecoupé de pauses où seul le souffle de l’homme se fait musique, apporte une belle fluidité aux différents tableaux avec une exploration sensible de l’espace au sol. La complémentarité des deux danseurs dans une beauté picturale nous arrache quelques larmes tandis que les corps se cherchent, se trouvent, se fuient, s’empêchent, se retiennent ou s’abandonnent. Ils s’élancent, se freinent, s’accompagnent, se supplient, et incarnent parfaitement toutes les expressions de la fulgurance du désir et de l’amour.

Nous aurions tant aimé prolonger cet instant de grâce, ce temps suspendu, expression sublime d’une délicate féminité et d’un lyrisme poignant. C’est toujours un bonheur de retrouver la compagnie Rosas d’Anne Teresa de Keersmaeker et cette pièce majeure, à la fois prenante et poétique, restera comme l’un des moments les plus déchirants de cette fin de saison.

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