Les larmes d’Œdipe apaisent la violence

Dernier volet de la trilogie Le dernier jour de sa vie et conclusion du cycle consacré aux sept tragédies de Sophocle, Les Larmes d’Œdipe fait partie du diptyque des Mourants. Prenant appui sur Œdipe à Colone, Wajdi Mouawad nous entraîne dans la recherche de l’apaisement à travers deux époques où le malheur se fait écho entre passé et présent. Une œuvre bouleversante et intimiste.

REPETITIONS / LES LARMES D OEDIPE
© Pascal GELY

Œdipe, le héros tragique aux yeux crevés, et sa fille Antigone, qui est aussi sa sœur, reviennent à Athènes pour y trouver un endroit où le vieil homme pourra rejoindre le monde des morts. Ils arrivent dans un théâtre antique en ruines  où un Coryphée, venu se réfugier de la fureur extérieure, se fait écho de la colère de la ville grecque : Alexandros Gregoropoulos, un jeune garçon de quinze ans, a été tué par la police lors d’une manifestation. Nous sommes alors en 2008. Les deux drames résonnent l’un dans l’autre jusqu’à se confondre, s’éclairer, se répondre tous deux.

Wajdi Mouawad nous fait naviguer entre la Grèce antique et moderne, entre l’Athènes d’hier et d’aujourd’hui. Le mythe se mêle à la situation politique du pays, vingt-cinq siècles plus tard. Les armes de la violence d’Athènes reprennent « leur aile » pour devenir les larmes d’Œdipe et de tout un peuple. Le metteur en scène et dramaturge relie deux époques avec la tragédie du malheur et ouvre une profonde réflexion sur comment trouver l’apaisement ou quelle forme de réconciliation espérer au crépuscule de sa vie. Il ancre son récit dans un théâtre, lieu de guérison à travers la création. C’est un endroit où « l’on pleure ensemble les douleurs des hommes ». Véritable « refuge des hommes pour les hommes où la parole est aimée des pierres », il sera le tombeau d’Œdipe puisque « l’humain reste la réponse à toute forme de terreur »

L’émotion affleure à chaque instant de la tragédie. Patrick Le Mauff incarne le vieil aveugle, étendu sur le dos, abandonné par ses dernières forces. De son côté, Charlotte Farcet est une Antigone sensible qui veille sur son père et apaise ses derniers instants. Cependant, c’est Jérôme Billy qui s’impose dans le trio en donnant de la voix au Coryphée avec de très beaux passages en chant lyrique. L’histoire se déroule dans la nuit noire, couleur du deuil et de la colère. Dans une scénographie minimaliste, le choix est fait de tout représenter en ombres chinoises avec pour seul éclairage un halo de lumière orangée laissant deviner derrière les protagonistes l’embrasement d’Athènes. Bien que cela demande un effort au spectateur pour s’acclimater à la pénombre durant une heure et quarante-cinq minutes, le résultat est particulièrement poignant dans un sublime tableau visuel où l’Œdipe de Sophocle pleure la mort d’un jeune garçon, tout comme Wajdi Mouawad pleura la disparition de son ami poète, Robert Davreu. A ce moment, il manque la traduction de Philoctète et Œdipe à Colone pour terminer le cycle des sept tragédies de Sophocle. Alors le metteur en scène se met à les réécrire lui-même. Cela donne un diptyque puissant mené avec pertinence par celui qui avoue croire « à la réconciliation entre les hommes ».

Avec Les larmes d’Œdipe, Wajdi Mouawad offre un très bel hommage au peuple grec. « Le temps glisse entre nos mains comme glisse le sable fin entre les mains de l’enfant » fait-il dire à Œdipe. Aucun regret ne reste en sortant de la représentation qui nous réconcilie définitivement avec le travail du nouveau directeur de la Colline, après son décevant opus Ajax Cabaret. Il a su ici « trouver les mots pour faire le récit des terreurs » et mener son projet ambitieux à une forme de sérénité et d’apaisement où l’on retrouve la force et l’émotion de sa plume.

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