Ajax Cabaret : quand la tragédie grecque n’est pas à la fête

Ajax Cabaret est le premier volet de la trilogie Le dernier jour de sa vie que Wajdi Mouawad, le nouveau directeur du Théâtre national de la Colline, a présenté le samedi 28 mai à Chaillot. Si le dramaturge libano-québécois part de la tragédie grecque de Sophocle, traduite par Robert Davreu, il n’en reste plus grand-chose au final à part des bribes accolées maladroitement dans un patchwork déroutant.

AJAX CABARET
© Pascal GELY

Sophocle et Homère se sont attachés à décrire la tragédie d’Ajax, fils de Télamon, un héros grec tombé en disgrâce durant la guerre de Troie. Dépassé en force et en bravoure par Achille, il estime être le seul à mériter l’honneur de recevoir ses armes lorsque ce dernier vient à mourir. Cependant, Agamemnon en décide autrement et les offre à Ulysse. Ajax devient fou de déception. Croyant tuer des chefs grecs, il massacre un troupeau par pure vengeance. Mais lorsqu’il reprend ses esprits, la honte vient à s’emparer de lui et il se suicide avec l’épée d’Hector.

La pièce s’ouvre dans le noir complet où la voix de l’auteur se fait entendre dans un très beau texte où il est question de colère universelle puis nous voici face à une image vidéo montrant Wajdi Mouawad qui aboie et bave comme un chien enragé. Très vite, nous faisons connaissance avec les maîtres de cérémonie d’un cabaret d’un genre troublant et bien particulier. Des robots prennent en charge les intermèdes entre les tableaux qui mêlent tragédies antiques et contemporaines. Nous y retrouverons au fil du temps un poste de radio, une télévision, un téléphone portable, une pile de journaux et un ordinateur. Leurs scènes qui se veulent comiques tombent souvent à plat et tournent même au pathétique, voire au ridicule par moment. Cela en devient presque affligeant. Pourtant, cette tragédie de l’aveuglement par la colère aurait pu servir de terreau pour un tout autre résultat, plus percutant. Mais Wajdi Mouawad a choisi de s’interroger sur les fondements de la douleur, de la souffrance, de la rage dans un dialogue qui semble venir d’une autre planète que de celle des mots de Sophocle, excepté un sublime passage textuel sur le parallèle entre l’humiliation (qui est une souffrance subie) comme douleur et l’humilité comme vertu qui offre une très belle réflexion sociale et intime.

Dans une scénographie plutôt hideuse et austère, les robots débattent tandis que certaines images se gravent dans notre mémoire comme un Ajax nu et enchaîné comme un animal dans la scène d’ouverture ou le même héros, lavé de force par une lance puissante avant d’être enfermé dans une sorte de tombeau de verre. A côté de cela, l’alternance de sketch humoristiques et des tableaux sur Ajax fait un flop. Bien que le discours de Jean Alibert sur son retour en Algérie nous captive, nous interrogeant alors sur le thème de la transmission et de tout ce qui est invisible autour du conflit, l’aspect décousu vient déranger l’émotion qui refuse de s’installer. Les fragments de l’histoire du « rempart des Grecs » prennent un aspect didactique qui casse tout ce qui tarde à se mettre en place, si bien que les questions fondamentales de l’œuvre se noient totalement. « On porte en nous la voix ancienne de notre héritage » peut-on entendre mais quelle transmission donner de cette pièce qui manque cruellement de cohérence et qui sonne creux ? En fin de parcours, on nous explique le terme de l’indifférence, non pas comme mépris du monde mais comme concentration à ce qui plait à notre cœur. Malheureusement, notre cœur a plutôt eu la nausée et n’a pas trouvé cela plaisant.

Un résultat final plutôt décevant et brouillon. Les thèmes, extrêmement forts dans ce mythe grec, semblent avoir été édulcorés. Le cabaret imaginé par Wajdi Mouawad est trop décousu pour former une véritable unité de sens. Nous nous demandons encore : pourquoi diable est-ce Dark Vador qui vient sauver Ajax de sa première tentative de suicide avortée ? Le compte n’y est pas et nous sortons déroutés de cet Ajax Cabaret. Rien de transcendant dans cette proposition qui passe à côté des enjeux de la pièce malgré de (trop) rares moments de beauté textuelle et scénique. Malheureusement, nous ne parvenons pas à retrouver la force d’écriture de Wajdi Mouawad, celle qui nous bouleverse, nous submerge avec délicatesse et nous ouvre les portes d’un monde plus compréhensible.

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