Le dernier jour de sa vie : tragédies d’hier et d’aujourd’hui

Wajdi Mouawad, nouveau directeur du Théâtre national de la Colline, a présenté à Chaillot le samedi 28 mai 2016 l’intégrale de sa trilogie Des mourants intitulée Le dernier jour de sa vie et réunissant Ajax-cabaret, Inflammation du verbe vivre et Les Larmes d’Œdipe. C’es trois œuvres, inspirées des tragédies grecques de Sophocle donne à voir l’hier et l’aujourd’hui dans une même matière. Retour sur ces six heures de théâtre.

mouawad

C’est un véritable marathon théâtral qui nous a été donné de faire en ce samedi pluvieux annonçant déjà la fin du mois de mai 2016. Alors que le dramaturge et metteur en scène libano-québécois vient tout juste de gravir la Colline en accédant à sa direction suite au départ de Stéphane Braunschweig, nommé à l’Odéon après le décès de Luc Bondy, c’est sa trilogie consacrée aux tragédies grecques de Sophocle qui est programmée au Théâtre national de Chaillot. Chaque opus sera présenté séparément durant deux dates (Ajax Cabaret le 26 et 27 mai 2016, Inflammation du verbe vivre le 31 mai et le 1er juin 2016, Les Larmes d’Œdipe le 2 et 3 juin 2016), mais voir l’intégral confère à l’ensemble une valeur ajoutée. Cependant, les six heures de représentation furent inégales en bien des points : émotions, sensibilité, scénographie, écriture, cohérence… Nous sommes ressortis de ce marathon plutôt mitigés bien que le talent soit crescendo tout au long de la soirée.

Wajdi Mouawad a ouvert le bal avec Ajax-cabaret. Ce premier volet a de quoi en dérouter plus d’un. Inspiré de l’œuvre de Sophocle et d’Homère, le résultat nous a clairement déçus. A la mort d’Achille, Ajax estime que les armes du défunt lui reviennent de droit mais Agamemnon et Ménélas décident de les remettre à Ulysse. De cette injustice vécue comme une véritable trahison nous proviennent la colère, la mort, l’humiliation. Des thèmes forts malheureusement bien édulcorés et perdus dans un cabaret entièrement décousu qui ne parvient pas à faire sens et unité dans notre esprit. Tout est décousu, alambiqué. Dans un patchwork scénique, Dark Vador croisera cinq maîtres de cérémonie d’un genre bien particulier et sauvera du suicide un Ajax nu et enchaîné comme un animal. Si la volonté de traiter de l’origine de la douleur et de la souffrance peut se faire ressentir, avec un très beau passage textuel mettant en parallèle l’humiliation et l’humilité, l’adaptation libre n’a pas l’effet escompté et rate sa cible. Cela en devient presque affligeant. Rien de transcendant donc et nous cherchons encore à quel moment l’esprit et le talent que nous admirons tant de Wajdi Mouawad a pu s’exprimer librement dans un tel désastre.

Heureusement, après une pause salutaire pour tenter de digérer la déception vécue dans la première partie, changement radical d’ambiance. Avec Inflammation du verbe vivre, nous retrouvons enfin la force d’écriture et de création du nouveau directeur de la Colline. Bien qu’un peu long (deux heures vingt), ce deuxième opus est remarquable et magnifique. A la mort de Robert Davreu, son traducteur, Wajdi Mouawad s’interroge sur le sens de continuer à se lancer dans le projet fou de parcourir les sept tragédies de Sophocle comme elles ont traversé les siècles. Ecrire pour ne pas trahir l’esprit initial, écrire soi-même, écrire autrement, écrire pour honorer une mémoire, celle d’autrui ou tout simplement la sienne, puiser dans le passé pour apprécier le présent et se tourner vers l’avenir. Etonnamment, cela fonctionne parfaitement. Prenant appui sur le personnage de Philoctète, il nous entraîne dans un univers de rencontres et de recherches. Est-ce parce que l’auteur excelle dans la fusion des tragédies antiques et contemporaines ? Difficile à dire mais toujours est-il que quelque chose de magique s’opère sur le plateau. L’écriture nous touche. Wajdi se met en scène, il se fragilise devant nos yeux et n’a jamais été aussi humble et touchant que lorsqu’il fissure sa carapace de héros de théâtre pour nous confronter au rire et aux larmes, aux vivants et aux morts. Tout simplement bouleversant.

Ayant placé le curseur très haut avec sa pièce centrale, difficile de faire aussi bien pour clôturer une trilogie antique de longue haleine. Et pourtant, Les larmes d’Œdipe nous cueille dans un état de fatigue indéniable et nous chamboule en douceur. Ayant déjà un petit faible pour le mythe d’Œdipe, nous voici pris dans le tourbillon Mouawad, naviguant entre la Grèce antique et la Grèce moderne. A Athènes, le vieil aveugle cherche un endroit pour vivre le dernier jour de sa vie, accompagné fidèlement par sa fille Antigone. C’est alors qu’un coryphée vient se réfugier et transmettre la colère de la ville : un jeune garçon de quinze ans vient d’être assassiné par la police. Deux époques avec une histoire commune, celle du malheur et de la mort. Comment trouver un apaisement au moment du souffle ultime ? Peut-on entrevoir une forme de réconciliation dans ces moments-là ? Partir d’un mythe fondateur pour en faire écho dans notre monde actuel est un projet honorable mais aussi un pari risqué, tant nombreux sont ceux qui s’y sont cassé les dents. Cependant, Wajdi Mouawad relève le défi haut la main et nous atteint directement, sans détour.

Une fois effacée la déception d’un démarrage laborieux, Le dernier jour de sa vie ouvre des portes de réflexion sur un monde plus vaste, soufflé du passé mais qui s’embrase dans le présent. Sophocle n’est peut-être pas aussi éloigné de nous que nous le pensons. Wajdi Mouawad aura au moins le mérite de tendre à confronter l’hier et l’aujourd’hui dans une création audacieuse à la saveur de catharsis collective. Un vaste programme, à la fois passionnant et exaltant.

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