Cyrano de Bergerac : des mots chers et fous

Créé au Théâtre national de Bretagne à Rennes en février 2013, le Cyrano de Bergerac mis en scène par Dominique Pitoiset est passé par le Théâtre de l’Odéon avant de s’installer et de jouer les prolongations au Théâtre de la Porte Saint-Martin, lieu de la première représentation de la pièce en 1897, dont le public a réservé une ovation à l’équipe chaque soir jusqu’à la dernière en ce 29 mai 2016. Cette transposition moderne mais cohérente des vers d’Edmond Rostand, est mise en valeur avec panache par Philippe Torreton.

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© Brigitte Enguerand/Divergence

Cyrano de Bergerac est fou, fou d’amour pour la belle Roxane, l’une de ses cousines qui est aimée en secret par Christian de Neuvillette, un jeune noble. Lorsqu’elle partage ses sentiments et l’avoue à Cyrano, ce dernier accuse le coup et cache sa déception. Qu’à cela ne tienne ! L’amoureux transis, que son physique disgracieux empêche de se déclarer, fait alliance avec son rival, incapable de bien parler d’amour : « Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. ». Mais parfois, à vouloir être un autre que soi-même pour plaire à autrui, on risque de se rendre malheureux éternellement. Cependant, Cyrano restera fidèle à ce qu’il pense jusqu’à sa mort.

Un carrelage blanc aux joints noirs, lumière crue, quelques tables et quelques chaises. Au centre, dans un fauteuil, dos au public qui s’installe, Philippe Torreton somnole. Seul son bandage à la tête émerge légèrement, symbole d’une blessure psychique de longue date. Il assistera à des entrées précipitées et en cascade par la porte battante en fond de scène, sur la mélodie Summer in Siam du groupe The Pogue, avant que Montfleury, en mauvais orateur, ne parvienne à le sortir de sa torpeur et de sa léthargie pour le plus grand bonheur de ses compagnons d’infortune qu’il distrait inlassablement. Bienvenue dans le foyer d’un asile ou plutôt d’un hôpital psychiatrique, lieu de toutes les folies. Et cela tombe bien car dans cette transposition moderne, chacun ose tout puisque chacun est fou.

Dominique Pitoiset a eu le nez fin et un flair infaillible pour assumer jusqu’au bout un tel parti pris et cela fonctionne parfaitement. Son Cyrano, qui alterne les phases d’euphorie et de dépression, semble dessiner les contours d’une bipolarité naissante. Philippe Torreton, Molière du meilleur comédien 2014 qui a reçu également le prix Beaumarchais et celui de la critique la même année, fait preuve d’une très grande aisance. Son jeu, fougueux et passionné, est littéralement magistral. Il fait souffler un vent d’humanité sur son personnage, qui nous apparaît dès lors attachant et même émouvant à bien des égards. Cyrano est proche du misanthrope et le panache de Philippe Torreton nous permet de partir à la redécouverte de ce texte classique. Il nous fait passer du rire aux larmes. Sa formidable diction nous scotche durant près de 2h45 sur notre fauteuil rouge. A peine quelques petites longueurs de temps à autre mais dans l’ensemble, nous sommes captivés. Est-il fou ? A-t-il rêvé qu’il était Cyrano jusqu’au dernier souffle de sa vie ? Impossible de trancher avec certitude mais toujours est-il que sa folle énergie emporte notre adhésion. Tour à tour fulminant et frénétique, il est formidable et juste. A ses côtés, Julie-Anne Roth campe une Roxane juvénile mais sensible. La scène du balcon, qui se déroule via Skype, lui donne de la profondeur mais ce n’est que dans la scène finale, où la beauté du texte explose vraiment, qu’elle parvient à s’imposer réellement face à Cyrano « libre dans sa pensée autant que dans ses actes ». Leur duo est alors si fort qu’il nous bouleverse totalement. Quant à Patrice Costa, c’est un Christian un peu fade en comparaison des deux autres mais il garde le cap face au roc Torreton. Le reste de la distribution devient presque secondaire mais apporte une fluidité à un ensemble divin et drôle sans pour autant en devenir ridicule ou désinfecté de toute émotion.

Quel incroyable et fou Cyrano que celui de Dominique Pitoiset à la Porte Saint-Martin ! La cohérence et la pertinence de sa transposition rendent une nouvelle beauté aux vers d’Edmond Rostand. Nous ressortons de cette époustouflante représentation plein de compassion pour un Cyrano grandiose qui a su nous toucher à la fin de l’envoi.

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