La mouette de Thomas Ostermeier prend son envol

Le metteur en scène allemand, Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, s’empare de l’une des pièces les plus célèbres de l’auteur russe Anton Tchekhov et fait sienne d’une Mouette étonnamment ancrée dans le présent où l’amour et l’art constituent les deux ailes de l’oiseau théâtral. Une adaptation de qualité qui risque d’être controversée car quelque peu déroutante mais qui s’impose dans ses passages les plus simples.

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©Arno Declair

La mouette de Tchekhov, c’est Nina, cette jeune femme qui rêve de reconnaissance et de gloire. Une âme libre mais solitaire, fragile, tel un souffle éteint en plein vol. Les personnages tourmentés au destin tragique qui évoluent sur le plateau nous parlent car ils nous renvoient un reflet de nous-mêmes dans le miroir de la vie. Konstantin Treplev lui a écrit une pièce d’un nouveau genre théâtral et elle l’aime sincèrement mais elle s’enfuit avec un écrivain célèbre et plus âgé, Trigorine, qui se trouve être l’amant de la mère du dramaturge en devenir, une actrice reconnue. Ce qui relie tous les protagonistes, c’est une volonté commune, la même aspiration d’accéder à la reconnaissance et un échec final d’une existence brisée.

Pendant l’installation du public, les neuf acteurs sont sur le plateau, assis sur les trois murs d’un cube gris ouvert devant nous. En fond de scène se trouve une photo prise au bagne de Sakhaline. On y voit des prisonniers en compagnie de Tchekhov, écrivain mais aussi médecin engagé. Dessus, une citation datant de 1890 se détache en lettres blanches et donne tout son sens à la Mouette : « Mon œuvre entière est imprégnée du voyage à Sakhaline. Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes d’un autre regard. ». Puis, après un long silence, tel un fil rouge de la représentation, l’instituteur Medvedenko et Macha font entendre les premiers mots de Tchekhov : « Pourquoi es-tu toujours en noir ? » demande le professeur tandis qu’il reçoit pour réponse un « Parce que je suis en deuil de moi-même ». C’est alors que Thomas Ostermeier décide d’ajouter un prologue où l’on trouve, pêle-mêle, une évocation de la Syrie, des migrants, la loi 49-3, le sort des fonctionnaires de l’Education nationale… Cette quasi-improvisation vient titiller notre mauvaise conscience en pointant du doigt des enjeux politiques et sociaux actuels. On se demande si le texte de Tchekhov va revenir. Même si les thématiques de l’œuvre sont là (l’art, la création, le désir, l’amour…), nous sommes déstabilisés par cette entrée en matière. Macha tente de nous rassurer : « ça va bientôt commencer » et déjà une critique, plutôt virulente, du théâtre contemporain et de ses clichés (la vidéo-live, l’utilisation des micros, la nudité des acteurs…) est injectée par le metteur en scène qui, par ricochet, lance une tirade qui concerne aussi son propre processus de création. Dans une scénographie épurée, il choisit de placer Marine Dillard qui, par épisodes, peint un sublime tableau avec ses pinceaux télescopiques sur le mur du fond : un paysage paisible de bord de lac, condamné à être recouvert de noir, allégorie du chemin sur lequel le personnage de Treplev avance sans possibilité de bifurcation.

Le théâtre dans le théâtre est au cœur du propos. Nous avons des scènes sur un plateau et comme dans un jeu de poupées russes, tout s’imbrique parfaitement, comme lorsque Konstantin présente à sa mère et à ses proches son futur spectacle où un bouc suspendu et sacrifié nous rappelle inexorablement le travail de Roméo Castellucci. L’art, omniprésent, et les nombreuses mises en abyme rythment la pièce, tout comme les chansons pop-rock anglophones qui ponctuent la représentation, jusqu’au bouleversant dialogue final entre Treplev et Nina. Si Bénédicte Cerutti (Macha), Cédric Eeckhout (Medvedenko), Jean-Pierre Gos (Sorine), François Loriquet (Trigorine), Sébastien Pouderoux (Dorn) et Matthieu Sampeur (Treplev) font preuve d’une grande justesse, mentions spéciales pour Mélodie Richard qui incarne une Nina touchante. Celle qui rêve de devenir une grande actrice reconnue et aimée est une sublime mouette à ne pas rater. A ses côtés, Valérie Dréville est une mère tour à tour hilarante et pathétique. La simplicité et le naturel du jeu de troupe balayent les fausses notes de départ du metteur en scène et permettent de rectifier le tir en faisant triompher l’écriture de Tchekhov.

Thomas Ostermeier livre une excellente adaptation d’une  mouette contemporaine, à la fois forte et limpide. C’est beau, lent et percutant, et c’est ainsi que l’on apprécie le plus les mots de l’auteur russe. La traduction d’Olivier Cadiot, résolument moderne, résonne en nous tandis que le directeur de la Schaubühne choisit de livrer une pièce resserrée mais au temps étiré. Il a su questionner à sa façon un texte classique aux mille relectures en l’éclairant d’un jour nouveau, celui d’une contemporanéité dont il possède le secret (nous nous souvenons encore de son Richard III qui transcenda le Festival d’Avignon 2015). Sa direction d’acteurs est à la fois rigoureuse et sensible, de quoi parvenir à extraire avec brio toute la vitalité de l’œuvre de Tchekhov. Comme dit dans le prologue, « Malgré tout, on ne peut pas se passer de théâtre. On a besoin d’un nouveau théâtre » et il se pourrait bien que Thomas Ostermeier soit sur la bonne voie pour atteindre des sommets, à condition de ne pas se brûler les ailes en voulant monter trop haut.

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3 réflexions sur “La mouette de Thomas Ostermeier prend son envol

  1. Intéressant de vous lire. Pour ma part, j’ai préféré la première partie de la pièce. Les digressions sur l’actualité m’ont ravies et la pièce de Treplev aussi, mais je suis une inconditionnelle de Castellucci…Le monologue final de Nina ne m’a pas convaincue et j’ai trouvé son jeu outré à ce moment. Mais cette pièce est d’une intelligence scénique formidable. Bientôt un film Arte tourné lors des répétitions d’Ostermeier à Vidy. http://www.vidy.ch/projection-du-documentaire-thomas-ostermeier-insatiable-theatre-realise-par-jeremie-cuvillier

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