L.A. Dance Project : trio de pièces emblématiques

Conçu comme un collectif d’artistes, L.A. Dance Project a fait escale au Théâtre du Beauvaisis le mardi 24 mai 2016. Ce sont les chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui et William Forsythe qui ont été sélectionné pour figurer aux côtés de Benjamin Millepied, ancien directeur de la danse de l’Opéra national de Paris, lors de cette soirée réunissant trois pièces emblématiques qui ont marqué l’histoire récente de la danse. Attention joyaux.

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© Ryan Schude

La soirée s’est ouverte par une chorégraphie du Maître sur une musique de David Lang. Benjamin Millepied a conçu Reflections le 23 mai 2013 au Théâtre du Châtelet. Cette pièce pour cinq danseurs est le premier volet d’une trilogie intitulée Gems et inspirée par le célèbre joaillier Van Cleef & Arpels. Le premier tableau débute par un pas de deux aux portés très aériens, lumineux et légers. On peut y voir toute la pureté et l’éclat d’un joyau. Sur le plateau nu, les deux corps entrent en fusion tandis que les notes du piano tintent comme du cristal. Les pirouettes se succèdent avec délicatesse et nous entraînent dans un tourbillon enchanteur. En pleine effervescence, les deux danseurs s’imprègnent l’un de l’autre, s’enlacent, se lassent, se séparent, se retrouvent. Dans le deuxième tableau, court mais intense, c’est un homme seul qui enchaîne les pirouettes et les piqués dans une gestuelle vive et précise tandis qu’il laisse déjà la place à deux danseurs dans une demi-pénombre. Ils fuient et repoussent le désir. Il y a une certaine forme d’attirance irrépressible qui se conclut par une parfaite harmonie corporelle dans le silence le plus total. Lorsqu’un couple s’empare du plateau, évoluant dans un rectangle de lumière légèrement excentré, le dynamisme nous saisit et cela ira crescendo car dans l’ultime tableau, Stéphanie Amurao, Anthony Bryant, Aaron Carr, Nathan Makolandra et Robbie Moore se lancent dans des courses poursuites effrénées. Les cinq danseurs se repoussent, s’attirent, se cherchent, se trouvent, se rejoignent aussi pour mieux se fuir ensuite avant de céder la place à une phase d’apprivoisement qui ramène une grande douceur. Visuellement sensible et touchant, ce tableau final est sublime et allie urgence et vitalité. La profonde chorégraphie de Benjamin Millepied a donné le la de cette belle soirée.

Les réjouissances se sont poursuivies avec Harbor Me du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui que nous espérons retrouver prochainement dans la Cour d’honneur à Avignon en juillet prochain pour Babel 7.16. En attendant, c’est une chorégraphie pour trois danseurs qui nous a été donné de voir. La première mondiale a eu lieu le 8 avril 2015 au Théâtre du Châtelet et existe dans deux versions : une masculine et une féminine. Nous avons eu l’immense bonheur d’assister à l’époustouflante prestation physique de Stéphanie Amurao, Julia Eichten et Rachelle Rafailedes. Chacune personnifie un élément naturel (le feu, l’eau ou l’air) tandis que la scène devient la terre dans une danse circulaire mettant en scène les interactions qu’il existe entre ces trois éléments et les transformations que cela implique. Par extension, nous pouvons appliquer tout cela aux êtres humains. D’ailleurs, dans le programme, le chorégraphe nous livre une interrogation profonde et juste à laquelle la réponse n’est pas si simple : « Une personne peut-elle en protéger une autre, ou seulement la changer ou la détruire ? ». Dans une lumière filtrée, sur un sol faisant appel à l’évocation d’une forêt, les corps se frôlent, s’imitent, cohabitent, se préservent, se modifient. Alternant les passages en solo ou en trio, la confrontation naturelle s’expose dans une incroyable sensibilité. Nous assistons à la puissance du feu qui consume l’air tandis que ce dernier parvient à englober l’eau cherchant à éteindre le feu. C’est cet aspect cyclique, véritablement pertinent, qui nous subjugue. Les variations de lumière, qui plongent le plateau tantôt dans des touches orangées et chaudes à un blanc presque vert pâle, glacial et polaire, subliment la recherche d’un équilibre, d’une harmonie. La fluidité des mouvements participe à une alchimie fragile entre les éléments comme entre les êtres jusqu’à parvenir à un état de grâce. Avec cette pièce, Sidi Larbi Cherkaoui atteint la perfection et nous bouleverse totalement. Harbor Me contient cette force inouïe de séduction qui en fait un moment unique et sublimissime, un instant d’exception inoubliable.

Enfin, le Quintett de William Forsythe a clôturé cette soirée. La pièce pour cinq danseurs, représentée pour la première fois à Francfort le 9 octobre 1993, est une chorégraphie joyeuse et sauvage, presque animale, sur une musique de Gavin Bryars qui tourne en boucle durant de longues minutes. L’aspect répétitif s’étire et donne toute sa force à la production. Aaron Carr, Julia Eichten, Morgan Lugo, Nathan Makolandra et Rachelle Rafailedes se lancent tour à tour dans des solos, des duos, des trios, des quatuors ou un quintette traduisant la force tourbillonnante des sentiments humains les plus présents dans notre existence : la joie, l’espoir, l’amour mais aussi la perte et peur. Ce sont toutes les composantes du sentiment amoureux au sens le plus pur du terme qui sont mises en mouvement au rythme d’une entêtante musique. De taquineries en solitude, les corps et les âmes se cherchent, se trouvent, se perdent. L’ensemble transpire le lyrisme et s’inscrit dans une circularité sans fin, un cercle infini comme pour contrer la prise de conscience de notre propre fin. Absolument poignant. Cette pièce circulaire est le parfait point d’orgue de la soirée. Le L.A. Dance Project conçu par Benjamin Millepied a su sublimer trois chorégraphes contemporains incontournables. Grâce, précision et émotions étaient au rendez-vous et il aurait été bien dommage de rater cette rencontre marquante.

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