Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört : poignant hurlement de Pina Bausch

C’est maintenant un rituel bien huilé : celui de présenter de grandes œuvres de Pina Bausch au Théâtre de la Ville. Après Água il y a quelques jours, c’est Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört (Sur la montagne on entendit un hurlement) qui a sublimé le Théâtre du Châtelet avec le Tanztheater Wuppertal qui continue de transmettre la beauté et la force du geste de la chorégraphe allemande.

Auf dem gebirge Pina Bausch
© DR

Les gestes sont vifs, sombres et oppressants dans cette création datant de 1984. Une pièce noire au rythme effréné que nous présentent 24 danseurs du Tanztheater Wuppertal que dirigea Pina Bausch pendant près de quarante ans. Après les œillets qui recouvraient magnifiquement la scène du Théâtre du Châtelet l’an dernier pour Nelken, place cette fois-ci à la terre, cette matière meuble riche en symbolique lorsqu’elle occupe un plateau de ballet, dans une sorte de danse théâtralisée. Lorsque le rideau s’ouvre, la troupe du Tanztheater Wuppertal fuit le champ de bataille que représente la terre brune. Longeant les murs de la scène mais également de la salle où ils trouvent refuge, les danseurs courent à toute allure autour des spectateurs de l’orchestre. La peur se lit sur leur visage et leurs pas précipités résonnent dans le vacarme des talons qui heurtent précipitamment le plancher. C’est alors que nous découvrons la menace qui pèse sur eux : un baigneur s’avance en slip de bain, bonnet et lunettes rouges. Il gonfle des ballons de baudruche couleur de la terreur qu’il extrait de son maillot jusqu’à explosion. Une peur fondamentale, collective, aux mille visages, celle « de l’humanité entière menacée d’autodestruction ou d’avenir sombre » comme le soulignait Pina Bausch à l’époque. Un homme reposera bientôt sur un lit de ballons gonflés, dans un état de semi-apesanteur. Une façon d’affronter le monstre, symbole de toutes nos angoisses. En alternant les côtés sombres ou lumineux, ce sont les relations hommes-femmes et les rapports à la peur quotidienne de l’être humain que la chorégraphe explore avec frénésie. Cela fait terriblement écho en nous en des temps si noirs que nous vivons actuellement.

Durant toute la pièce, la violence masculine s’imposera même si une bonne dose de tendresse y est injectée par moment. La peur se mêle au désir et la souffrance bataille avec l’espoir pour une pièce sombre qui rappelle parfois la beauté picturale du chef-d’œuvre absolu de Pina Bausch, à savoir son Sacre du Printemps. Nous assistons à une succession de tableaux fulgurants, tantôt collectifs, tantôt individualisés où les gestes compulsifs font naître une très grande émotion. Des touches burlesques, quasi absurdes viennent ponctuer la représentation, comme pour rendre un peu plus supportable le monde sombre et angoissant que décrit à merveille Pina Bausch. Au centre, un fascinant besoin d’amour nourrit nos peurs dans une sublime noirceur et une inquiétante beauté. Les corps se muent en émotions et les images se gravent dans notre esprit, comme cette furtive forêt de sapins, à couper le souffle sur la mélodie de Parlez-moi d’amour. La musique, mêlant Fred Astaire à Purcell en passant par Boris Vian ou Billie Holiday confère une atmosphère à la fois onirique et réaliste, transcrivant parfaitement les différentes expressions de la peur dans nos vies. En apnée émotionnelle, nous restons émerveillés jusqu’au bout, jusqu’à la prestation de l’orchestre de musiciens séniors. Et même si parfois nous sourions, nous gardons à l’esprit qu’il s’agit d’un puissant système de défense et de protection pour mieux dissimuler nos angoisses les plus profondes auxquelles nous sommes tout de même confrontés.

Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört, qui n’a plus été donné à Paris depuis 1987, allie la beauté et la force du geste chorégraphique de Pina Bausch. Ce fut un sublime hurlement sur la montagne auquel nous avons assisté avant qu’il ne nous déchire le cœur et nous marque pour longtemps. C’est si beau, sombre, saisissant et captivant que cela valait bien quelques larmes versées et une standing ovation du Théâtre du Châtelet pour cette œuvre majeure mais également pour saluer la mémoire d’une chorégraphe exceptionnelle, disparue en 2009, qui restera éternellement l’une des plus influentes de ces dernières décennies.

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