Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein) : briser les angoisses de l’être

Séverine Chavrier s’empare de la fureur et de la véhémence de l’écriture de Thomas Bernhard pour nous plonger dans le gouffre abyssal de l’existence humaine avec ses angoisses, ses oppressions, ses névroses et ses obsessions dans un subtil mais bruyant mélange de tyrannie et de soumission. Une partition autant textuelle que musicale et scénique mais non dépourvue de faiblesses et défauts.

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© Samuel Rubio

Ludwig Wittgenstein vient tout juste d’être sorti de l’asile psychiatrique de Steinhof par sa sœur aînée. Est-il fou ou juste simulateur ? Nul ne peut en jurer avec certitude mais toujours est-il qu’il a quitté l’isolement de force pour un autre genre d’enfermement : celui de la demeure familiale où le repas tourne au vinaigre dans cette salle à manger transpirant la grande bourgeoisie autrichienne. Dans l’œuvre de Thomas Bernhard, Déjeuner chez Wittgenstein, dont le sous-titre Ritter, Dene, Voss est un hommage aux trois acteurs fétiches de l’auteur, il y a donc peu de personnages mais tellement de casse pour un huis-clos éprouvant. La bataille s’organise à grands coups de porcelaine brisée, de profiteroles écrasés en pleine figure ou de riz disséminé au vent au cours du repas. L’affrontement est autant verbal, physique que culinaire. Les deux sœurs sont des comédiennes qui ne jouent plus ou du moins peu. Lui est un philosophe dans le genre illuminé et dérangé mentalement. Violence, autodestruction, amour haineux… les thèmes ne manquent pas et transcrivent avec force toutes les obsessions du dramaturge autrichien mais dénoncent également le théâtre (et l’art en général) ainsi que les mécènes que Thomas Bernhard vilipende avec véhémence.

Monter une telle œuvre est un pari plutôt osé et disons-le franchement, la conception qu’en fait la comédienne franco-suisse transcrit très bien cette douleur de vivre mais l’univers et l’écriture au vitriol de Thomas Bernhard sont ici édulcorés pour mieux laisser ceux de Séverine Chavrier s’exprimer. Le texte aurait sans doute mérité d’être davantage creusé plutôt que pulvérisé par moment car certaines brisures ne se recollent pas en dépit des intentions louables qui tentent d’exister sur le plateau. La mise en scène foisonnante ne fonctionne pas toujours. Parfois, à trop vouloir en dire, on ne suggère plus vraiment et on finit par perdre le spectateur. C’est notamment ce qui se passe avec l’utilisation abusive et exclusive des micros HF qui amplifient le moindre son. La vidéo est également très présente et pas toujours justifiée. Lorsque la pièce s’ouvre, les deux sœurs discutent, allongées sur leur lit : « – Tu as centré toute ta vie sur Ludwig ! – Mais c’est juste une tentative. – Une tentative qui se finit à chaque fois en catastrophe. ». En effet, c’est le chaos qui nous attend lorsque le plateau s’éclaire : au fond, les trois lits. A jardin, un piano, souvent utilisé par Séverine Chavrier. A cour, des étagères vides. Au centre, une table est dressée avec de la vaisselle brisée en-dessous, parfaite allégorie de cette existence fragile, prête à basculer à tout instant. Au sol, des dizaines de vinyles rappelant l’importance de la musique dans la pièce. Schubert, Wagner… envahissent la salle pour notre plus grand plaisir auditif, venant apaiser quelque peu l’amplification sonore des paroles et déplacements conférant une ambiance agressive, assourdissante et bruyante. La mise en scène est osée, diversifiée et très travaillée. Elle fourmille d’idée, pulvérise les codes mais il y a un manque. Cependant, saluons la performance d’acteurs. Laurent Papot est démentiel dans la peau de Ludwig tandis que Marie Bos est extrêmement bouleversante dans ses maladresses d’amour. Seule Séverine Chavrier semble légèrement en retrait, excepté dans des passages d’une brutale violence verbale.

Il est regrettable que Séverine Chavrier ne maîtrise que de manière extrêmement fragile l’ensemble de la pièce, très inégale. Il y a de beaux moments sur l’expression de l’angoisse humaine mais il demeure quelque chose de l’ordre de l’incompatibilité de la folie et de l’amour. La proposition souffre de certaines longueurs et aurait gagné à être resserrée. L’ennui nous frôle souvent entre deux touches de justesse qui nous subjuguent et nous bouleversent. Une représentation en demi-teinte pour résumer, avec un aspect brisé, fêlé voire fissuré, fort intéressant mais qui ne fonctionne pas toujours en dépit des bonnes idées et des tentatives de peindre avec conviction la fragilité humaine que les angoisses rendent cassable comme de la porcelaine. Il ne manque pas grand-chose pour totalement nous emporter mais c’est avec regret que nous devons avouer que ce Nous sommes repus mais pas repentis nous laisse sur notre faim.

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Une réflexion sur “Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein) : briser les angoisses de l’être

  1. J’ai trouvé cette mise en scène très puissante, elle me laisse le souvenir d’un chaos familial épuisant, mais bien construit par une scénographie originale. Un bon souvenir théâtral pour moi.

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