Avant toutes disparitions : point de rupture

Après La jeune fille et la mort puis Lied Ballet, Thomas Lebrun, directeur du centre chorégraphique national de Tours, continue d’enchanter le public de Chaillot. Questionnant sa danse et sa gestuelle dans une pièce pour douze interprètes, le chorégraphe présente un spectacle en deux mouvements complémentaires où le temps suspendu tente de retenir l’inévitable avec une précision qui renforce la beauté de cette création « de longue haleine ».

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© Frédéric Iovino

Le geste chorégraphique de Thomas Lebrun tend à créer des images pour faire germer en nous des sensations, des ressentis intimes, différents d’un spectateur à l’autre. Certains se sentiront concernés, d’autres totalement extérieurs. Revenant à une pantomime d’origine, puisant dans l’essence même de la danse, il frappe fort dès l’ouverture du rideau. Daniel Larrieu, très élégant en smocking et Odile Azagury, les cheveux rouges soulignant avec grâce sa longue robe noire, se détachent visuellement parlant d’une prairie verdoyante qu’ils entreprennent de fleurir. Le couple en habits sombres, contraste avec la luminosité du sol. Certaines images créées nous font penser à la beauté du geste chorégraphique de Pina Bausch mais nous ne risquerons pas dans une comparaison pour approfondie. Pendant ce temps, d’autres danseurs entrent en fond de scène, dans une solitude extrême, en duo, trio puis en groupe plus important. Ils transcrivent diverses situations de disparitions, imminentes ou latentes, inévitables ou contrôlées. Mais avant toute disparition, il y a irrémédiablement apparition. Leur rythme irrégulier s’oppose aux allers-retours d’Odile Azagury, revenant sans cesse avec une nouvelle plante que Daniel Larrieu dispose aléatoirement sur le rectangle de gazon synthétique, avec précision et minutie, sans réel ordre ou logique. Les déplacements au ralenti, où chaque geste est détaché et bien net, se font sur une musique de Scanner un peu trop appuyée. Il est un peu regrettable que les danseurs soient si loin et que le couple au premier plan soit comme une barrière infranchissable entre eux et nous. Pourtant, nous les suivons du regard avec intérêt. Leurs gestes vifs et répétés s’étirent dans une beauté transcendante. Les membres du groupe investissent ensuite la pelouse et saccagent l’harmonie fleurie établie. Tout s’accélère et doit inévitablement s’achever. Ils se rencontrent, se séparent : c’est toute la vie qui s’exprime inlassablement dans une fresque linéaire et intense quasiment ininterrompue.

La danse lancinante de Daniel Larrieu et Odile Azagury, où l’éloignement fait place au rapprochement, de manière cyclique, comme l’expression d’un couple que le temps ne pourrait séparer. Seule la mort a ce pouvoir irrémédiable de la disparition et de l’abandon. Alors, le second temps de la représentation survient dans un tableau pour quatre danseurs. Au couple initial se joignent Anne-Sophie Lancelin et Thomas Lebrun pour un final fort en émotions. Le temps suspendu et étiré prend alors tout son sens. La musique Just de David Lang, évocation médiévale, s’efface pour Départ. Dans une fumée conférant une atmosphère nébuleuse, l’intensité des regards devient élément d’importance dans cette création collective sublimée par les lumières de Jean-Marc Serre. C’est alors tout l’art du spectateur qui peut s’exprimer dans sa capacité à s’émouvoir d’un geste, d’un pas, d’une émotion corporelle qui passe aussi par la recherche d’une sensualité et d’une sexualité latente. Le final, étiré mais nécessaire, est d’une rare beauté, comme un adieu que l’on tente de retenir avant de s’incliner et de s’effacer tandis que la lumière décline et que les ténèbres ne viennent tout engloutir. Avant toutes disparitions est une « pièce en deux actes », à la fois hypnotique et envoûtante. Notre regard est captivé durant une heure trente, jusqu’au point d’orgue, ce sublime tableau pour quatuor qui vaut apothéose d’un incroyable spectacle, rendant inévitable la disparition mais inscrivant dans nos mémoires tout ce qui a précédé.

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