Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers : l’essor du capitalisme

Séduit par le premier volet « Trois frères », Arnaud Meunier, qui dirige le CDN de Saint-Etienne depuis 2011, commande au jeune auteur italien Stefano Massini deux autres opus et se lance dans la mise en scène de cette incroyable trilogie où, au-delà de la saga familiale, ce sont deux siècles d’économie américaine qui défilent sous nos yeux pendant près de 3h30. Actuellement repris au Théâtre du Rond-Point, ce captivant feuilleton vaut le détour en nous plongeant dans les affres de la finance moderne.

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© Jean-Louis Fernandez

Henry est le premier à débarquer en Alabama et à tenter sa chance dans le coton. Il est l’aîné, la « tête » de la famille. Ce juif bavarois sera bientôt rejoint par Emanuel, le cadet, dit le « bras » puis par Mayer, qui est le « bulbe » ou pour être plus précis, une patate. Ils ont quitté l’Allemagne pour venir vivre le rêve américain. Ils travaillent sans relâche, même le dimanche, et ne ménagent pas leurs efforts dans la petite boutique de tissus et de confections, faite de bric et de broc dont la scénographie en retranscrit parfaitement l’esprit. Mais déjà, Henry meurt et un terrible incendie ravage les plantations. Il faut accroître le commerce et trouver de nouvelles idées. S’adapter, rebondir, s’enrichir. Ces hommes de « l’entre-deux » exercent un métier qui reste à inventer. Ils se disent gestionnaires et basent leur ascension sur les mots et la confiance. C’est ainsi que la guerre de Sécession sépare momentanément les deux frères mais déjà la nouvelle génération est prête à prendre le relai avec Philip, fils d’Emanuel et Herbert son cousin. Et la chute surviendra avec Robert, empereur mort avant son empire financier.

Des chapitres, il y en aura trois. Si les titres choisis par Stefano Massini sont Les trois frères (1844-1867), Pères et fils (1880-1929) et L’immortel (1929-2008) nous pouvons aisément les résumer de la manière suivante : la réussite – l’ascension – la chute. En effet, c’est bel et bien le krach boursier de 1929 qui viendra bouleverser la petite affaire familiale qui a su prospérer depuis l’ouverture de l’étroite boutique de tissus en Alabama, ouverte en 1844 par les Lehman Brothers comme le petit écriteau surplombant la porte l’a souvent mentionné. Les générations se sont succédées et chacun a su gravir les échelons de l’ascension sociale comme un doux rêve à portée de main mais à trop s’élever, le risque de tombe accroît. Lors de ce jeudi noir, la chute de leur empire s’amorce inévitablement, jusqu’à la vente de la banque en 2008. Le beau château de cartes s’écroule en entraînant avec lui les bourses mondiales.

Le commerce est évidemment une affaire d’hommes à cette époque. Alors, la distribution, entièrement masculine, s’emploie à nous faire vivre une écriture captivante dont nous connaissons déjà la fin. Nous nous laissons porter par la narration très fluide qui alterne avec des dialogues incarnés où la déshumanisation s’effectue au fur et à mesure que la fortune familiale devient abstraite, passant d’une étoffe, tactile, à des actions, immatérielles, réduites à des chiffres qui se manipulent plus vite qu’un voyage en train ou en avion. Cela confère à l’ensemble un rythme plaisant, alerte et les touches d’humour, disséminées avec parcimonie, permettent d’éviter les écueils d’une représentation trop démonstrative. Chaque acteur parvient à donner des couleurs propres aux narrateurs et protagonistes avec une belle homogénéité. Cependant, saluons la prestation exemplaire de René Turquois, bouleversant Mayer, le vilain petit canard devenu cygne blanc d’une rare beauté mais aussi celle de Serge Maggiani dont nous avions déjà pu admirer le talent dans Le Faiseur, mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota. Jean-Charles Clichet (Emanuel), Philippe Durant (Henry), Martin Kipfer (Philip) et Stéphane Piveteau (Herbert) n’en démérite pas moins les chaleureux applaudissements qui emplirent la salle à la chute du rideau.

Sans aucun jugement, l’astucieuse scénographie de Marc Lainé s’adapte parfaitement au propos et la mise en scène subtile d’Arnaud Meunier laisse de très belles images (projetées ou créées) de cet empire financier au bord du gouffre dont nous regardons, impuissants, l’effondrement. Sa direction d’acteurs, précise et dynamique, séduit amplement. Puis tout s’accélère face à la baie vitrée qui rappelle la véranda de son Retour au désert, ne laissant que la possibilité de contempler les conséquences désastreuses du haut de ce qui fut un empire de verre. Une fulgurante saga, prenante et captivante, qui permet d’inscrire la petite histoire dans la grande avec pertinence et élégance, à voir ou revoir jusqu’au 29 mai au Théâtre du Rond-Point.

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