Britannicus : le mal par (la) Racine

Pour sa première mise en scène à la Comédie-Française, Stéphane Braunschweig, le nouveau directeur de l’Odéon qui succède ainsi au regretté Luc Bondy, a choisi Britannicus, la pièce politique en cinq actes de Racine, écrite en 1669 et fait une entrée remarquée au Français en s’entourant d’une distribution de qualité pour faire entendre dans la maison de Molière une version à la fois classique et contemporaine de la course au pouvoir.

Britannicus
© François Guillot/AFP

Britannicus et Néron sont demi-frères. A la mort de l’empereur Claude, son fils adoptif, que l’épouse Agrippine a eu d’un précédent mariage, est préféré pour lui succéder et prendre le pouvoir. Marié à Octavie, c’est un souverain apprécié du peuple qui gouverne avec sagesse. Mais lorsqu’il tombe amoureux de Junie, la fiancée de Britannicus et qu’il choisit de l’enlever en pleine nuit afin d’en faire sienne, il commet son premier dérapage en faisant ressurgir les querelles familiales et permet à sa vraie nature d’apparaître au grand jour. La deuxième grande tragédie de Racine situe son action au cœur de l’Empire romain mais la scénographie très épurée de Stéphane Braunschweig pourrait la transposer dans n’importe quel autre lieu de pouvoir. Nous sommes à un moment crucial : Néron est sur cette ligne très mince, à cet instant précis où le moindre pas supplémentaire, la plus petite décision peut le faire basculer soit du côté du bien soit du côté du mal.  Nous assistons à l’ouverture de la pièce à la naissance d’un tyran despotique, cruel et monstrueux, qui n’hésitera pas à faire assassiner sa mère et son frère pour triompher.

Dans un décor moderne qui ressemble à un haut lieu abritant les décisions des plus grands de ce monde, aux allures d’une salle de réunion contemporaine, sphère atemporelle, impersonnelle, glaciale et aseptisée qui fait froid dans le dos, les personnages évoluent avec une grande sobriété autour d’une table imposante. Dominique Blanc, la nouvelle pensionnaire du Français, règne en maître sur le plateau. Dans la peau d’Agrippine, elle fait des merveilles. Cette femme de pouvoir, très élégante dans son tailleur-pantalon sombre, impressionne et domine une distribution de grande qualité. Son orgueil l’a mené à créer un véritable tyran sur lequel elle sent bien qu’elle a de moins en moins de pouvoir mais elle garde la tête haute, sans faiblir, alliant douceur et fermeté. Face à elle, le fragile Laurent Stocker parvient à nous convaincre totalement dès son entrée en scène. Telle une chrysalide devenue papillon maléfique, il déploie ses ailes talentueuses pour faire naître le mal ancré en lui avec une incroyable froideur. Tentant de se libérer de l’emprise maternelle, son Néron est un être double, à la fois vulnérable et déterminé. La sensible Georgia Scalliet prête quant à elle ses traits à la malheureuse et sombre Junie avec une grande justesse de jeu, parfaitement dosé, tandis que Stéphane Varupenne est un peu en retrait dans le rôle-titre mais apporte une douceur sincère à son personnage. Si Clotilde de Bayser campe une parfaite Albine, ni trop présente ni trop effacée, il en va de même pour Benjamin Lavernhe, incroyable Narcisse, fourbe et traître qui conduira Britannicus à sa perte. Il est d’ailleurs très bon dans la scène où il manipule Néron, comme une mauvaise conscience. Cependant, nous donnons une mention spéciale à l’excellent Hervé Pierre qui est un exceptionnel Burrhus. Représentant le sens de l’état, il signe là un sans-faute grandiose et est convaincant dans son opposition à Néron.

La distribution passe d’un espace à l’autre avec aisance. Les regards sont éloquents, les silences lourds de sens. Les nombreuses entrées et sorties qui se font par le public permettent de nous inclure dans l’intrigue. Nous nous sentons concernés, happés par la tragédie qui prend forme. Sur le plateau, les portes s’ouvrent et se ferment comme des tiroirs dissimulant les secrets des hauts dirigeants. La mise en scène de Stéphane Braunschweig tend à actualiser le propos de Racine tout en conservant les vers d’origine. Les alexandrins, qui ne sont pas trop appuyés, s’enchaînent avec naturel et fluidité. La diction parfaite mais non déclamatoire des membres de la troupe du Français permet de les faire résonner avec force et modernité. C’est un véritable bonheur de les entendre ainsi dans la maison de Molière et nous ne voyons pas les deux heures de représentation qui passent à toute allure. En sortant, nous ne pouvons nous empêcher de constater que la soif de pouvoir et d’ascension sociale mènent toujours à la trahison, et avec Britannicus, pièce évidemment politique, Racine se place comme un visionnaire d’un monde corrompu qui n’a pas changé.

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