Nécessaire et urgent : questionner les morts

524 questions rhétoriques qui déferlent sur le plateau du Petit Théâtre de la Colline : voici ce qui vous attend en acceptant de vous confronter au texte d’Annie Zadek, présenté actuellement dans une mise en scène sobre mais diablement efficace d’Hubert Colas. Un questionnement mené avec pudeur et poésie par Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud, d’une justesse infinie.

necessaire et urgent
© Hervé Bellamy

Un grand miroir fait face au public qui s’installe dans le Petit Théâtre de la Colline. D’emblée, le reflet que nous y voyons nous serre la gorge. La masse compacte fait écho au sujet qui sera abordé de manière peu ordinaire, au détour d’un questionnement sans réponse. Tandis qu’en-dessous, Falk Richter et Stanislas Nordey se démènent avec une Europe qui se délite, Annie Zadek nous renvoie aux fantômes du passé, ceux qui ont fuit la Pologne au début de la déportation, des camps d’extermination et des chambres à gaz. Elle brise le silence dans une semi-pénombre par les questions de l’indicible, dans un interrogatoire d’une grande pudeur, aux allures d’un témoignage sobre mais percutant. Tandis que des projecteurs à la lumière aveuglante viennent nous éblouir par de violents faisceaux, nous distinguons des silhouettes humaines, enfermées dans une cage de verre. Leurs ombres se superposent à nos reflets, viennent se fondre en nous puis ils sont là, juste en face, les contours troublés, presque translucides, effacés, comme des fantômes prisonniers d’un passé.

Quittant cet espace clos symbolisant l’enfermement, Thierry Raynaud lancent les premières questions. Elles seront au total de 524, des interrogations générales ou intimes qu’il partagera avec Bénédicte Le Lamer durant une heure. Comme des enfants qui veulent tout connaître du monde qui les entoure, nous éprouvons tous ces « Qui ? Pourquoi ? Comment ? ». Tandis que le cube transparent se remplit de fumée et que des tâches rougeâtres viennent souiller le sol, comme le sang qui se mêle à la mort dans les chambres à gaz, le duo s’adresse aux fantômes, aux Juifs polonais et communistes qui ont fuit leur pays et les nazis pour rejoindre la France, avec l’espoir d’un avenir meilleur pour eux mais surtout pour leurs enfants. Ce sont eux, la génération née après guerre, qui cherchent à comprendre cet exil. Ils tentent de faire parler les morts pour accéder aux raisons qui les ont poussés à partir en 1937 avec pour seul bagage le silence : « Cette maison où vous habitiez, existe-t-elle toujours ? Y êtes-vous retourné ? Que mangeait-on à la maison ? […] Faisiez-vous rire les filles en imitant Hitler ? Etiez-vous contre l’art pour l’art »

Annie Zadek nous confronte à un geste, à une écriture de l’urgence : celle de briser ce silence. La nécessité de comprendre le passé pour se tourner vers l’avenir devient absolue. La mise en scène d’Hubert Colas est d’une sobriété exemplaire. Le public est suspendu aux lèvres des deux acteurs, en communion avec le passé, dans un silence oppressant, profond, introspectif. Tout y est suggéré, poétique, désarmant, laissant toute la puissance au texte et aux interrogations que chacun prendra pour siennes. Dans la dernière partie, les questions ne sont plus seulement aux fantômes de l’exil, elles s’adressent à nous, aux vivants et à ceux qui ne savent pas toujours quoi faire de ce silence, de ce traumatisme du passé venu contaminer le présent et se destinant à hanter le futur en absence de réponse pour apaiser, comprendre ou du moins entrevoir les raisons qui poussent à partir ou à rester, à dire ou à taire, à survivre ou à mourir. « Que savons-nous en vérité ? Qui aurait pu nous en parler ? Tout nous raconter ? N’avons-nous pas tout imaginé, tout inventé en réalité ? Nous ont-ils parlé du passé ? Les avons-nous questionnés ? Cela peut-il recommencer ? La souffrance n’est-elle pas intacte ? Le deuil n’est-il pas permanent ? ». Nécessaire et urgent, c’est en réalité comme un cri dans le silence, déchirant et bouleversant, touchant à l’essentiel et à l’universel.

Publicités

Une réflexion sur “Nécessaire et urgent : questionner les morts

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s