Verso Medea : la colère d’une femme meurtrie

Médée est un mythe grec à elle toute seule, figure de résistance devenue intemporelle au fil des siècles. L’histoire de la magicienne infanticide éprise de vengeance meurtrière, tragique héroïne chez Anouilh, Corneille ou encore Sénèque, ne cesse d’inspirer le monde culturel et Emma Dante ne s’y trompe pas en faisant sienne la version d’Euripide dans un délectable spectacle-musical d’une rare beauté, créé à Naples en 2003 et à voir actuellement au Théâtre des Bouffes du Nord.

Verso medea
© D.R

Médée a été abandonnée par Jason qui s’apprête à épouser en secondes noces la fille du roi de Corinthe. Ce dernier condamne donc la malheureuse infortune à l’exil. Mais Médée attend un enfant, la descendance du mari infidèle. Et comme dans beaucoup de situations actuelles, le nouveau-né devient moyen de pression sur les sentiments déchirants entre ses deux parents. Ayant soif de vengeance et souhaitant faire souffrir autant qu’elle a souffert, la femme trompée décide, non pas de partir seule et d’abandonner son fils, mais de tuer tout le monde autour de celui qu’elle a aimé : l’enfant, la future femme et le roi sont donc promis à une mort atroce, celle orchestrée par la main de la haine et de la folie.

Comme dans le Roméo et Juliette donné à la Comédie-Française cette saison, nous pénétrons dans la tragédie en douceur, par une scène sur la place du village où cinq hommes incarnent la condition féminine de Corinthe. Ils évoquent  la grossesse de Médée que l’un des leurs ressent jusque dans son propre corps. Le prénom de Médée est issu d’un verbe grec signifiant « méditer », lui-même trouvant sa racine dans les verbes « comprendre » et « concevoir ». Si au niveau de la conception, ici de l’enfant du malheur, elle reste fidèle à son nom, en revanche, à aucun moment Médée ne fait preuve de réflexion. Elle se laisse aveugler par la colère et l’envie de venger l’affront masculin qu’elle subit. Nourrie par la souffrance, elle choisit la voie de la culpabilité. Elle est étrangère partout où elle se trouve mais elle est libre. Cette liberté obéit à son instinct et elle pourra accoucher de sa tragédie au moment d’enfanter.

La voix éraillée des Frères Mancuso ouvre le spectacle musical avec un chant profond, renvoyant aux entrailles de la terre. Il n’y a que leurs paroles qui ne seront pas traduites, laissant ainsi le langage universel de la musique imprégner chaque spectateur en venant caresser sa sensibilité. Dans le décor nu mais chargé d’histoire de l’écrin précieux du Théâtre des Bouffes du Nord, Elena Borgogni rejoue la tragédie de Médée qu’elle incarne de manière époustouflante. Tour à tour pleine de douceur en berçant le nouveau-né dans ses bras ou empli de rage face aux hommes, elle est impressionnante. C’est une femme enflammée, sauvage, folle et fougueuse qui se heurte à un Jason macho et détaché qui prend vie sous les traits de Sandro Maria Campagna. Dans son gilet à paillettes, il ne semble pas mesurer le drame qui se noue, sous-estimant la puissance de la femme blessée, meurtrie et abandonnée. Le malheur qui a brisé le cœur de Médée fait qu’elle veut mourir, n’ayant personne chez qui se réfugier avec sa détresse. Mais la vengeance couve en elle et elle usera de tous les stratagèmes pour séduire par une danse langoureuse ou un comportement mielleux et tenter d’infléchir les décisions contre lesquelles elle s’insurge, en vain. Alors, après la sublime scène de l’accouchement, la faute est rejetée sur l’enfant qu’elle tuera de ses propres mains furieuses pour ne pas qu’il soit à Jason. Pour le sauver de l’exil, elle aurait tout donné, jusqu’à la mort en cadeau de naissance.

« La vie humaine est obscure et il n’existe pas d’être qui soit heureux ». Verso Medea est une version à la fois âpre, intense et sublime du mythe d’Euripide. Une relecture limpide et efficace qui vient supplanter bon nombre d’adaptations de ce patrimoine grec dont fleurissent les plateaux de théâtre depuis des années. L’histoire de cette femme blessée est bouleversante car débarrassée de tout artifice, de toute magie, pour ne garder que la profondeur de la passion, creusée davantage par les silences ou le chant tellurique et viscéral des frères Mancuso. Emma Dante réussit à nous retranscrire en seulement une heure toute la force mystique, la sauvagerie et la rage folle du personnage emblématique, devenu ici une femme de l’ici et du maintenant, qui pourrait représenter toutes les autres, brisées à un moment ou à un autre de leur vie et dont le mot « raisonnable » n’a plus aucun sens quand le désespoir les envahit et les aveugle.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s