Monsieur Kaïros : un personnage en quête d’identité

Création 2015, Monsieur Kaïros, écrit par Fabio Alessandrini a été présentée les 10 et 11 mai 2016 à l’Espace Jean Lengendre de Compiègne avant d’arriver au Off du Festival d’Avignon au Chapeau d’Ebène en juillet puis au Lucernaire à Paris dès le 19 octobre. La pièce met en scène un romancier qui se retrouve face à son personnage dans un savoureux moment théâtral interrogeant avec pertinence les thèmes chers à Pirandello comme l’identité, la création ou les frontières troubles de la fiction et de la réalité. Un huis-clos absorbant et talentueux servi par deux brillants comédiens.

monsieur kairos

Le bruit assourdissant d’un avion qui passe dans le ciel vient troubler le noir total de la salle. Puis, une lumière diffuse filtre à travers les stores à jardin pour venir éclairer faiblement une chaise, au centre du plateau. En face, un homme pianote sur son ordinateur. Il s’adresse à « Monsieur ». « Qui êtes-vous ? » interroge-t-il ? Lui, c’est un écrivain et il travaille actuellement sur son nouveau roman qui l’amène à se pencher sur l’univers de la médecine humanitaire en zone de conflit où son héros, un brillant chirurgien, sauve inlassablement des vies, faisant abstraction de ses peurs et de ses limites liées à sa condition humaine. Le romancier, absorbé par son imagination et sa création, ne voit pas l’homme arrivé de nulle part qui surgit dans la pénombre. Théodore questionne l’intrus avec précision. Il n’en revient pas des réponses données et se montre troublé par l’histoire de l’homme qui se tient face à lui. Pour cause, il raconte avec des noms, des lieux, des détails que seul l’auteur connaît, les ayant couchés dans un petit carnet, précieusement à l’abri dans la poche arrière de son pantalon. Il faut se rendre à l’évidence, bien qu’elle soit absurde ou paradoxale : il n’y a que le personnage du roman, un médecin, qui peut connaître à ce point la trame de l’histoire qui est la sienne. C’est alors qu’un incroyable dialogue va se produire dans un huis-clos entre rêve et fiction au cœur de ce petit bureau nocturne.

Une certaine ressemblance physique entre les deux hommes sur le plateau frappe d’emblée le spectateur. Et ce constat servira parfaitement le propos développé très rapidement, une fois la surprise et la panique évacuée : « Tu as lu mes documents ! Tu as piraté mon ordinateur ! Tu es un hacker ! ». Crâne rasé, vêtements sombres… Il est de coutume de dire que chaque personnage est un double fantasmé, onirique ou réel de son créateur. Et c’est peut-être cela qui fascinait Luigi Pirandello lorsqu’il expérimentait les frontières minces entre fiction et réalité. Le thème est ici en filigrane de la pièce. C’est alors que débute un voyage dans une autre dimension, où comique et tragique se percutent, se heurtent aux contours troubles des échanges et des négociations. Ce périple se fait en compagnie de deux formidables acteurs, convaincants et envoûtants même. Tout d’abord Fabio Alessandrini, qui signe aussi le texte et la mise en scène percutante et sobre, est un auteur impliqué qui parvient à nous toucher dans son processus de création et d’écriture. Face à lui, Yann Collette investit le plateau et nous attrape par la main dès son apparition pour ne plus nous lâcher. Il est bouleversant dans la peau de ce personnage perdu dont l’extrême douceur nous chavire le cœur. Venu pour négocier des pans de son histoire et échapper de l’imaginaire d’un être qui n’a pas su le comprendre pour lui créer sa véritable identité, il nous interroge avec la délicatesse d’un oiseau blessé. Dans Monsieur Kaïros, ils ne sont pas six personnages en quête d’auteur mais un seul, à la recherche d’un autre destin que celui imposé par son créateur. Il n’a pas d’histoire à raconter à part celle qu’on lui impose dans un roman en construction mais veut fermement s’émanciper du romancier et se met en quête d’identité. Il refuse d’être héroïque et aspire à être ordinaire. C’est poignant tant cela nous renvoie à certains désirs actuels et la vulnérabilité passe d’un être à l’autre comme dans un rêve. Les deux hommes livrent une impressionnante performance. L’émotion qui affleure est d’une sensible justesse et nous atteint sans peine, sans passage en force. La mise en scène, sobre et efficace, contribue à nous rendre empathique et nous ressortons avec la sensation d’avoir aspiré une bonne dose d’air frais, vivifiant et revigorant.

Kaïros est une divinité grecque, ailée, qui peut faire changer notre vie, comme une occasion très rare. Nous avons tous un jour raté cette occasion et le pouvoir de l’imaginaire agit comme un remède miracle dans nos existences. Ici, le personnage n’a pas d’identité (car il est sans nom et sans prénom), il a été créé orphelin mais il a une existence propre, celle-là même que l’auteur lui indique puis celle que le lecteur s’approprie. Monsieur Kaïros, hormis le fait d’être un sublime hommage à l’œuvre de Pirandello, devient un véritable laboratoire de création, où l’écriture devient un besoin « parce que la vie n’est tolérable qu’à la condition de ne jamais y être, dans la vie » et où les mots « sont comme des lames si on les utilise comme il faut » même si quand on y pense, « on a tous une petite fêlure » car c’est ce qui nous rend humain. Faut-il pour autant réécrire l’histoire ? La pièce se clôt sur un superbe tableau avec fond de musique assourdissante mais pertinente, tel le chaos dans l’esprit de l’auteur, qui supplie son personnage : « Sors de ma tête ! ». De notre côté, nous préférons ancrer cette représentation dans notre mémoire, comme un petit trésor à préserver.

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