Je suis Fassbinder : quand l’Europe se délite

Comme disait Rainer Werner Fassbinder : « Ce qu’on est incapable de changer, il faut au moins le décrire ». Partant de cette phrase-choc, Falk Richter, artiste associé à la Shaubühne de Berlin et Stanislas Nordey, actuel directeur du Théâtre national de Strasbourg, s’associent pour nous faire entendre un théâtre de l’urgence où la pensée du cinéaste se retrouve confrontée à l’interrogation de notre monde actuel. Alors, que faire du théâtre aujourd’hui dans une Europe qui se délite ?

Je suis Fassbinder
© Jean-Louis Fernandez

Dans un appartement au décor sommaire mais très seventies, autour de la table, Rainer et sa mère débattent avec ferveur sur le nazisme au 21ème siècle, le terrorisme, le fascisme, la politique et par extension la situation actuelle de l’Europe, les émigrés et tout ce qui fait notre actualité. Ils tentent aussi de faire la distinction entre viol et agression sexuelle. Il s’agit en fait de reproduire une scène d’un film de Fassbinder où il interrogeait sa propre mère. Derrière Stan/Rainer (fabuleux Stanislas Nordey d’une justesse inouïe) et la mère (impressionnant et touchant Laurent Sauvage), un grand écran retranscrit en gros plan et en direct leur débat. Plusieurs fois, Laurent interpelle directement Stan qui le fait alors reprendre à coups secs de « Rainer ! ». Ils tâtonnent mais avancent, comme dans la vie. Dans la scène suivante, l’un des moments les plus percutants de l’écriture incisive de Falk Richter, Judith Henry investit le plateau : « Je ne suis pas une utopie, je suis une réalité » clame-t-elle avec pugnacité. Elle est l’Europe et en dresse un portrait fulgurant au micro où les « je suis » se succèdent. Puis, debout sur la table, elle poursuit en s’imposant : « Je suis l’art, je suis Beethoven, Debussy, Wagner. Je suis Shakespeare, Molière, Sartre. Je suis le Louvre et le Festival d’Avignon. Je suis un patrimoine mondial. ». Enfin, avec le renfort des autres acteurs, le passage choral prend du poids et la parole se fait plus poignante en revenant sur les attentats contre Charlie Hebdo, ceux perpétrés en terrasse, la peur du quotidien, Daesh, la Grèce, le mariage pour tous, les camps de réfugiés à Dresde… Le passé fusionne avec le présent pour décrire un inévitable futur même si le dessein reste de pouvoir le changer. Cela peut créer le malaise en nous forçant à regarder ce reflet dans le miroir de la réalité : « Je suis l’Europe et personne ne sait ce que ça signifie » mais c’est tellement nécessaire.

La pièce se poursuit dans une belle fluidité avec des tableaux sur la retranscription d’interviews de Fassbinder, des extraits textuels des Gouttes d’eau sur pierres brûlantes ou les sublimes Larmes amères de Petra von Kant. Tout converge dans la même direction : la peur et l’Europe en état d’urgence. Des portraits sont disposés un peu partout sur le plateau qui passe d’un appartement ordonné à un chaos. Les pourquoi deviennent plus présents : « Pourquoi voyons-nous la proximité de l’autre comme une menace ? Pourquoi même en amour nous restons toujours seuls ? Nous sommes comme des personnages de Tchekhov. ». C’est d’ailleurs cette vision que Christiane Jatahy avait retenue pour son formidable What if they went to Moscow ? présentée dans cette même salle du Théâtre de la Colline. Les acteurs expérimentent le texte, souvent attablés alors qu’au sol se trouvent des tapis duveteux qui pourraient adoucir la dureté de leur constat. Ils sont ici, ensemble et cela ne mène nulle part par moment mais c’est bel et bien une magnifique allégorie de l’Europe qui prend forme.

Fassbinder était une icône pour Falk Richter. Le cinéaste aux allures de figure transgressive laisse des œuvres politiques et engagées auxquelles il refusait toute forme d’interdit. Que reste-t-il de cela aujourd’hui ? Qui admirer ? Qui prendre comme modèle, comme exemple ? Peut-on tout dire, tout montrer ? En janvier 2015, « Je suis Charlie » se voulait le leitmotiv de toute une société touchée par le terrorisme au cœur même de la culture et du pouvoir médiatique. En mai 2016, au Théâtre national de la Colline, Je suis Fassbinder poursuit ce déchirant portrait d’une Europe épuisée et confuse en appréhendant la création et la pensée du cinéaste allemand mort en 1982 en parallèle du monde actuel dont nous avons un irrépressible besoin d’entendre ce qu’il est devenu.

En conclusion, face public, Stanislas Nordey nous regarde. Comme sur le ton de la confidence, il s’interroge, il nous questionne. Il se montre pertinent en exposant les raisons qui seraient favorables pour détruire cette société ou prendre Fassbinder comme modèle. Car finalement, « dans l’art, que faut-il taire vu le contexte ? ». L’Europe, alors dans une situation d’urgence, ne peut trouver d’autre réponse que dans l’art. L’angoisse, la terreur et la peur qui nous dévorent doivent s’exprimer. Et après nous avoir fait rire en jouant avec souplesse et ingéniosité avec son sexe, Thomas Gonzales nous émeut aux larmes en entonnant d’une voix grave, sensuelle et profonde le bouleversant Mad World, dans un tableau final d’une grande beauté picturale.

Rire plutôt que de pleurer. Le système de défense est vieux comme le monde mais il se révèle efficace une fois de plus dans ce spectacle proche du manifeste.  Je suis Fassbinder est une pièce nécessaire qui s’inscrit dans une démarche d’urgence nous ramenant à l’essentiel. Le théâtre a ce pouvoir incroyable de nous mettre des claques monumentales en nous renvoyant à notre propre questionnement, à nos peurs aussi et à une réalité parfois douloureuse à regarder en face. Le texte de Falk Richter qu’il met en scène avec Stanislas Nordey est un véritable uppercut théâtral avec toute sa splendeur paradoxale : ça fait mal autant que ça fait du bien.

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