La médiation : tenter de changer les rayures du zèbre

Créée le 8 janvier 2016 au Théâtre de Poche-Montparnasse, la Médiation de Chloé Lambert, mise en scène par Julien Boisselier se poursuit et fait son très joli bonhomme de chemin. En nous plongeant dans un huis-clos de l’intime, nous assistons à l’élaboration tumultueuse d’un conflit visant à se muer en un accord, dans les limites de chacun. Une pièce coup de cœur, drôle et grave.

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Alors qu’une berceuse délicieuse s’élève dans les airs, une petite chaise d’enfant s’éclaire à jardin tandis que les articles de lois concernant l’autorité parentale s’égrainent. Puis nous sommes parachutés dans le bureau d’Isabelle dont le métier de médiatrice consiste à recevoir des parents en conflit et de limiter les répercutions néfastes sur l’équilibre psychique des enfants. Aujourd’hui, elle s’entretient avec Anna et Pierre afin de tenter de renouer un dialogue pacifiste et cordial, dans le but de s’entendre avant l’audience chez le juge sur l’organisation de la vie de la seule chose qui désormais les unit à jamais : Archimède, leur fils de trois ans. Malheureusement ce dernier devient un objet d’instrumentalisation des adultes pour rejeter leur propre souffrance sur l’autre jusqu’à comprendre que lorsqu’on n’est plus une famille, on demeure des parents. Il est l’enfant de la discorde, celui passé comme celui présent, celui qui par lui seul peut faire basculer la vie des autres. Alors il faut faire en sorte que ni la haine ni l’amour ne soit une menace.  Ne pas se quitter mais rendre sa liberté à l’autre pour reprendre la sienne quand on a un enfant n’est pas chose aisée et demande beaucoup de temps. C’est ce que les quatre protagonistes comprendront par des chemins différents.

Julien Boisselier, qui signe également la très belle mise en scène de cette médiation familiale, est bouleversant en père de famille tantôt haïssable tantôt fragilisé. Il doit ainsi jouer une multitude de facettes pour rendre son personnage à la fois ange et démon. Il est paléontologue, travailleur acharné et l’autorité parentale qu’il exerce avec fracas le pousse à dialoguer avec Anna, son ancienne compagne, une styliste transformée en mère poule qui couve beaucoup trop son petit garçon. Restaurer la communication entre ces deux « artisans de leur séparation » semble mission impossible pour Isabelle (excellente Raphaëline Goupilleau) dont l’écoute bienveillante et impartiale n’est qu’une façade pour dérober aux regards extérieurs ses propres souffrances. Séducteur, de mauvaise foi, manipulateur mais aussi père aimant et maladroit, Pierre est un personnage au bord de l’absurde mais bénéficiant d’une certaine réalité désarmante. Anna, incarnée avec passion par l’auteure, s’inquiète, se braque, se culpabilise, étouffe son entourage, se remet en question et finalement se reconstruit peu à peu. « Parler du passé permet de faire table rase » mais cela ne se fera pas sans larmes pour Chloé Lambert qui excelle dans toutes les émotions et fait des ravages dans le troisième acte où elle est véritablement métamorphosée. A leurs côtés, les deux médiatrices forment un duo explosif en endossant le rôle de la Suisse dans un conflit franco-allemand. Leur neutralité en apparence inébranlable, dissimule un portrait touchant de femmes fortes et fragiles. Isabelle, la mère de Jeanne, fraîchement diplômée en médiation, a tendance à se ranger du côté de la figure maternelle. Il faut dire que le père enchaîne les faux pas et la renvoie inexorablement à son passé. Jeanne est quant à elle hésitante avant de s’affirmer et de trouver le courage d’affronter elle aussi une médiation avec sa mère au sujet d’un père qu’elle n’a pas connue. Elle se laisse séduire par Pierre, qui à ses yeux est un parfait paradoxe, à la fois père et enfant, coupable et victime. Mais les différents entretiens pourraient bien venir aussi bousculer leurs certitudes et leur regard : « je me suis trompée, tout le monde a le droit de se tromper, même lui. ». Ophelia Kolb apporte beaucoup de fraîcheur sur le plateau et se montre extrêmement caméléon, jouant sur le registre du rire et des larmes avec une candeur infernale, notamment dans la sublime scène finale, incroyablement poignante, où elle avoue se perdre à comprendre dans un face-à-face salvateur avec Raphaëline Goupilleau qui reconnait ses torts d’avoir seulement fait ce qu’elle a pu.

Nous sommes les témoins silencieux de ce huis clos de l’intime, au cœur du bureau de deux médiatrices, elles-mêmes en opposition sur la manière de conduire les entretiens afin d’aboutir à la réussite de la procédure, où les ressentis s’opposent, les conflits se désamorcent ou s’enveniment par une parole, un geste, un regard. Avec humour et intelligence, la finesse d’écriture de Chloé Lambert fabrique une pièce drôle et grave qui transcrit avec pertinence toutes les phases par lesquelles passent deux êtres qui se sont aimés et qui, maintenant que la séparation a été consommée, en viennent à se haïr dans l’expression inouïe d’une cruauté et d’une violence qui ne soulagent que de façon éphémère, avant de pouvoir enfin faire un pas vers l’autre pour le comprendre sans le juger et rétablir une forme de confiance. Les personnages sont certes parfois excessifs mais ils sont terriblement humains, empathiques et ils nous amènent régulièrement à projeter sur leur histoire de fragments de notre propre expérience émotionnelle. Notre point de vue, le plus souvent subjectif, évolue en même temps que le leur, de manière fulgurante au cours des trois entretiens où chacun se met à nu pour se diriger vers un accord dans les limites et le respect de l’autre. Nous ressortons avec une esquisse de réponse à la question intimiste soulevée tout au long de la pièce : aurait-on pu pardonner nous aussi pour mieux s’entendre et mieux se comprendre sans anéantir toute possibilité d’aimer ?

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