Und : monologue glaçant comme la mort

Présentée en juillet 2015 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet dans le cadre du festival  Paris Quartier d’Eté, la pièce Und revient du 29 avril au 14 mai 2016 au Théâtre des Abbesses. Marquant les premiers pas de Natalie Dessay sur les planches théâtrales, le texte d’Howard Barker, mis en scène par Jacques Vincey, actuel directeur du Centre Dramatique Régional de Tours, demeure difficile d’accès mais nous sommes retournés voir Und afin de briser la glace.

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Natalie Dessay est là, immobile dans sa longue robe rouge au centre du plateau, tandis que les spectateurs se pressent pour rejoindre leur place. Elle attend un homme qui ne viendra jamais : « En retard. Il est en retard. ». Les mots claquent dans le silence perturbé par les gouttelettes qui viennent s’écraser sur la bâche de plastique recouvrant le sol. Elle est éblouissante et magistrale. Son fourreau couleur de passion l’empêche d’effectuer le moindre déplacement en incarnant ce personnage de femme qui tente de rester digne et stoïque jusqu’au bout. Plongée dans une solitude infinie, elle joue sur tous les registres, tantôt désemparée, tantôt démentielle, passant d’une émotion à l’autre comme une femme amoureuse et parle pour combler l’attente. Le froid anesthésie l’horreur mais la fonte des pains de glace suspendus aux cintres du théâtre et fondant à vue d’œil montre les fêlures et les failles de la dissimulation d’une réalité ignoble qui s’effondre et se brise comme des lames éphémères qui viennent se fracasser sur le sol, symbole des nombreuses vies brisées des Juifs de la Shoah. Un sursaut de l’âme qui surgit parmi les affrontements des images qui viennent hanter l’esprit.

Alexandre Meyer, à cour, joue d’un daxophone sur l’avant-scène. Produisant un son qui bénéficie d’un très large spectre, il exécute une partition unique, ponctuée par des appuis obligatoires comme ceux de la cloche mais aussi par d’autres repères plus flottants comme la voix de Natalie Dessay sur laquelle il se cale pour l’accompagner avec délicatesse. Cette dernière, comme dans un récital, se lance sur un chemin sinueux avec des pleins et des déliés. Plus les séquences et les sonorités rythmiques s’enchaînent et plus le texte se dérobe à nos oreilles. Pourtant, nous sommes subjugués. Proche du sarcasme ou avec une fragile douceur, les mots sont comme des excuses ou des tentatives de conciliation dans la bouche de l’actrice. Nous acceptons de ne pas comprendre et nous laissons porter par l’ensemble et la tension théâtrale qui va crescendo. L’ambiance musicale se fait anxiogène et la musicalité de la pièce nous garde dans une certaine forme de latence. La chute aléatoire des pains de glace suspendus aux cintres du théâtre vient réactiver notre attention dans cet instant qui contient paradoxalement et la notion d’infini et celle du temps étiré.

Le jeu de Natalie Dessay est d’une profondeur inouïe. Majestueuse, enivrante et fascinante, son extravagance brutale s’oppose avec la finesse de sa sensibilité. Elle est à l’initiation des émotions et des réflexions que procure le texte qui nous attire, nous charme et nous effraie. Il n’y a pas d’explication rationnelle ni de logique dans le sens des mots employés. Cependant, ils permettent de voir autrement la Shoah en convoquant des images d’une réalité dérangeante. La pensée de la mort nous entraîne dans une vitalité d’écriture tout en nous y confrontant : « il faut regarder dans l’abîme » de ce théâtre tragique qui permet d’affronter le sujet. D’un moment banal (prendre une tasse de thé) au face-à-face final, matérialisé par ce petit tas de terre qui descend des cintres sur un plateau d’argent, le mépris de la vie s’exprime, jusqu’à ce que la voix reconnaissable entre toutes de Natalie Dessay, virtuose soprane, s’élève dans un chant funeste, poignant et oppressant comme la mort qui ronge son esprit à jamais.

Disons-le de suite : la pièce a beaucoup mûri en neuf mois de temps. Natalie Dessay semble bien plus à l’aise qu’à ses débuts. Sa voix a gagné en couleurs et les évocations qu’elle fait prennent du sens. Alors que la scénographie nous avait absorbé, le texte nous était resté hermétique et presque ennuyeux. Cette fois, nous avons su nous suspendre aux mots comme les lames glacées au-dessus du plateau et n’avons rien perdu de la prestation qui ne nous a pas laissés de glace. Elle parvient à nous captiver, nous attraper par un regard ou une prestance scénique incroyable pour ne plus nous lâcher. Und marque les premiers pas au théâtre pour la soprane mondialement connue qui n’a pas hésité à renouveler l’expérience il y a quelques semaines sur les planches du Théâtre du Châtelet dans Passion. Quel choix surprenant que ce texte de Barker pour débuter ! Et pourtant, avec un grand intérêt pour la voix et ses manifestations dont les silences, Und est l’écrin de glace idéal pour laisser s’exprimer tout le talent potentiel de Natalie Dessay qui avoue n’avoir rien compris à la première lecture du texte. Au final, c’est beau, étrange et mystérieux. Poétiques et très évocateurs, les mots d’Howard Barker donnent à chacun la possibilité de se faire sa propre histoire et ses propres projections. Tout comme la musique n’a pas de sens propre et dépend de l’interprétation que l’on en fait, la pièce est une expérience d’angoisse autour du thème de l’attente et rend le propos universel, comme une condensation du temps de l’humanité qui ne doit pas tomber dans l’oubli.

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