Le jeu de l’amour et du hasard : du Marivaux pop et acidulé au Lucernaire

Le jeu de l’amour et du hasard est la pièce la plus connue et la plus montée de Marivaux. Pourtant, au Lucernaire, la jeune Salomé Villiers parvient à nous surprendre avec une mise en scène pop, haute en couleurs et ingénieuse. Cela en fait un joli moment théâtral, d’une grande fraîcheur, qui est particulièrement plaisant à voir.

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Orgon a promis sa fille en mariage à Dorante. Mais les futurs mariés ne se sont jamais rencontrés et la jeune Silvia, qui craint d’être déçue, demande à son père l’autorisation de revêtir le costume de Lisette, sa suivante, afin de pouvoir observer à loisir le nouvel arrivant et de se faire une idée précise de son prétendant qui, par une coïncidence inouïe, a eu la même idée qu’elle et se présente sous le masque de Bourguignon son valet. Monsieur Orgon et son fils Mario, tous deux au courant du jeu de rôles, observent avec amusement et délectation le quatuor aux prises avec leurs sentiments, jusqu’à ce que l’amour triomphe au moment de faire tomber les masques, en fin de partie d’un jeu de dupes où qui est pris qui croyait prendre.

C’est dans une scénographie très printanière, saison des amours, que Salomé Villiers décide de transposer la pièce. Nous sommes dans un jardin, baigné par les rayons chauds du soleil, où la langue de Marivaux se fait entendre à merveille, incroyablement moderne et contemporaine sans pour autant s’écarter des mots de l’époque. En effet, la pièce possède un côté intemporel très plaisant dont s’empare la jeune metteure en scène avec un propos résolument actuel. Silvia paraît sur le plateau sans un short et débardeur large, comme les jeunes adultes de son âge. Son père, en revanche, hérite d’un côté plaisantin et fantaisiste en débarquant tantôt en pyjama bleu céleste avec des chaussons en forme d’extra-terrestres, tantôt dans une tenue d’apiculteur qui lui convient parfaitement. De petites vidéos à la bande-son pop rock (où il est appréciable d’entendre par exemple l’excellent Time de David Bowie) servent d’intermèdes entre les actes et renforcent le rythme vif et soutenu de la pièce qui ne laisse aucune place à l’ennui. On regrette même que le dénouement arrive si vite.

Côté distribution, l’homogénéité règne sur le plateau. La metteure en scène, Salomé Villiers, endosse les habits de la douce Silvia qui se montre particulièrement touchante et sensible, de même que François Nambot incarne un Dorante sincère et distingué. Du côté des domestiques, l’ingénue Lisette est un véritable rayon de soleil sous les traits de Raphaëlle Lemann. La jeune femme, qui badine allègrement sur un transat, sait trouver le ton juste et se montrer coquine, aussi bien dans son rôle de suivante que lorsqu’elle incarne sa maîtresse, une sorte de Betty Boop énergique et joueuse. Etienne Launay n’est pas en reste. Dans la peau d’Arlequin, pantalon jaune, chemise à motifs et lunettes de soleil, il fait une entrée triomphante. Son arrogance, son langage trivial de beauf sorti tout droit de sa campagne profonde et sa garde-robe digne d’un Patrick Chirac au camping des Flots-Bleus (son short de bain jaune à pieuvres restera dans les annales) nous font sourire sans jamais tomber dans la moquerie ou la caricature. Philippe Perrussel, de son côté, est un Orgon hilarant, tout en nuances mais avec la spontanéité d’un grand enfant. Enfin, Bertrand Mounier est Mario, le fils de la maison, un jeune homme maniéré et extravagant qui parvient à nous toucher.

Salomé Villiers fait souffler sur le plateau du Lucernaire sa très bonne compréhension de la pièce, avec un vent de légèreté, de fraîcheur et de candeur qui rend ce combat entre l’amour et la raison un propos moderne. Tous les enjeux de Marivaux se retrouvent avec une limpidité et une fluidité salutaires. Sa mise en scène, ingénieuse et acidulée, permet d’apprécier pleinement son talent, servi grandement par une distribution dynamique et savoureuse. Ce jeu de l’amour et du hasard a le goût des premières glaces estivales au bord de la piscine, et se déguste sans modération jusqu’au 4 juin 2016.

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