Les applaudissements ne se mangent pas : la révolte gronde

Près de trente ans qu’elle n’était pas revenue à l’Opéra national de Paris ! Maguy Marin fait son grand retour cette semaine sur la scène de la prestigieuse institution parisienne avec une pièce politique et engagée, au titre mystérieux mais à la chorégraphie d’une grande intensité. Une danse contemporaine qui questionne la violence du monde, sonnant comme une urgence très actuelle et faisant des Applaudissements ne se mangent pas une pièce certes inaboutie mais indispensable.

Maguy Marin
© Laurent Philippe – OnP

Les applaudissements ne se mangent pas, titre teinté de mystère, est une pièce qui date de 2002 et a été créée à Lyon pour la Biennale de la Danse en s’appuyant sur les dictatures, la violence et les révoltes populaires en Amérique Latine. Elle trouve, au moment de faire son entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en ce 25 avril 2016, une triste résonnance dans notre actualité européenne, comme un écho aux situations conflictuelles auxquelles nous devons faire face, comme c’est le cas notamment en Grèce depuis plusieurs mois.

Sur le plateau, quatre hommes et quatre femmes, en tenue contemporaine et style urbain. De déambulations en errances, ils sont l’échantillon représentatif de toute une société. Bien qu’aucun ne soit mis plus en avant que les autres, saluons la très belle présence scénique d’Emilie Hasboun dont la robe rouge contrastait avec le reste du groupe que compose Caroline Bance, Christelle Granier, Laurence Laffon, Vincent Chaillet, Nicolas Paul, Alexandre Carniato et le jeune mais prometteur Simon Le Borgne. Leurs entrées et sorties sont réglées avec la précision d’un métronome. La pièce s’ouvre sur les apparitions furtives des danseurs qui se croisent, se toisent, s’évitent… avant de disparaître derrière le décor composé de lamelles multicolores en plastique qui fouettent l’air aléatoirement, comme les décisions arbitraires des dictatures, formant des rideaux qui recouvrent les trois murs de la scène dans toute leur hauteur. Cela rappelle les œuvres de Bridget Riley comme Diver ou And About datant de 2011 ou encore Rose Rose 5. Les couleurs vives et chaudes faisant référence au Sud s’opposent avec la danse plutôt sombre de Maguy Marin qui explore judicieusement tout l’espace. Le rideau, qui dissimule bon nombre de corps dont on se débarrasse comme des cadavres gênants afin d’occulter la violence, permet d’entrevoir des sorties de crise mais cet état n’est jamais permanent, entraînant à chaque fois de nouvelles entrées et de nombreuses réitérations des mouvements ou des tableaux entiers jouant sur une variable.

La musique, ou du moins l’ambiance sonore, de Denis Mariotte est obsédante, anxiogène, oppressante et mise en tension d’un bout à l’autre, comme un cri d’angoisse dans l’indifférence générale. Les lumières sont plutôt sombres, telles les rues d’un pays où la peur et le danger se rencontrent à chaque carrefour. Si l’on peut noter une grande intensité dans l’ensemble de la pièce, il est nécessaire d’en souligner le caractère crescendo. Cela vient en partie de l’importance des regards, aussi bien des interprètes entre eux que de celui de la chorégraphe sur la société et le monde en général où la violence fait place au quotidien fantasmé ou réel qui évolue dans la peur. Parfois, nous apercevons une lueur d’espoir avec une certaine forme d’entraide mais l’ensemble montre un pessimisme cruel pour appréhender ce qui nous entoure. La révolte, les tensions, les suspicions également voire la méfiance transcrivent à merveille les différents rapports de force entre les êtres humains.

Maguy Marin n’avait plus foulé la scène de l’Opéra national de Paris depuis 1987, où elle avait présenté Leçons de ténèbres sur l’invitation de Rudolf Noureev, alors directeur de la danse. Il faut croire que le public a bien intégré le proverbe qui dit que la vengeance est un plat qui se mange froid car les applaudissements, s’ils ne se mangent pas, ont été servis avec froideur et distance le soir de la première. Cela est regrettable et fort dommage tant la chorégraphe peut apporter une belle ouverture d’esprit artistique aux spectateurs du Palais Garnier. Tant pis, cela ne nous empêchera pas de la retrouver au Festival d’Automne 2016 et d’aller voir son travail la saison prochaine, notamment à Nanterre-Amandiers.

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