Ode à Médine : enterrer le déshonneur

C’est dans la petite salle du Théâtre Darius Milhaud que se joue jusqu’au 2 mai 2016 une vraie pépite théâtrale : l’Ode à Médine, un seule-en-scène poignant écrit d’après une histoire vraie par Sabine Revillet où Stéphanie Correia met en scène l’incroyable Maïté Cotton qui donne vie aux trois protagonistes d’une famille plongée dans un drame inéluctable. Quand la folie occulte la douleur, cela donne un moment d’une rare intensité.

ode a medine
© Julie Peiffer

Magda est une mère qui vit dans une sphère non pas avec mais à côté des siens. Sa passion dévorante, ce sont les plantes. Ce sont ses bébés, ses enfants et comptent bien davantage que sa propre famille, au point que son obsession est à la fois une arme et un refuge. Personnalité borderline et enfantine, elle flirte allègrement avec la schizophrénie pour mieux nous faire entendre la force de sa tragédie. Sa fille, Médine, a 16 ans. Les plantes ? Elle n’en éprouve aucun intérêt et tente de les fuir de toutes ses forces, jusqu’à fuguer une journée pour ne plus les voir. Mais ce terrible affront lui coûtera cher car en sortant de la maison sans l’autorisation de son père et en parlant à des inconnus, la jeune fille vient de signer son arrêt de mort. Pour avoir déshonoré en actes le patriarche, elle sera condamnée à s’enterrer vivante, dans la fleur de l’âge, comme une plante incapable de renaître à la vie. Sa mère va nous livrer le récit de ce crime à travers une sublime métaphore, captivante et saisissante, ponctuée de silences éloquents, à la manière de pauses salutaires où le temps s’étire pour mieux nous laisser nous imprégner de la situation et de la profondeur de ce qui s’est joué. L’atmosphère de l’enfer se dessine et gagne en épaisseur, dans une solitude extrême. Au final, ce silence sera tout ce qu’il restera à la mère dont les plantes sont des enfants du mutisme.

Lorsque Maïté Cotton apparaît sur le plateau, dans sa nuisette blanche, elle semble d’une fragilité désarmante, presque une morte-vivante. Elle caresse le tas de terre fraîche qui est à ses pieds nus : « J’arrose mes plantes, ça me fait du bien » dit-elle. Et nous devinons à quel point Magda a besoin d’aller bien. Exprimant sa passion pour les plantes et le respect qui les unit, elle se couche au sol, telle une mère sur la tombe de son enfant, avec douceur et sensibilité. C’est alors que nous revivons les craintes de Médine, suppliant sa mère de laisser la lumière allumée pour la nuit car elle pense que l’obscurité va l’avaler, va la faire disparaître. Cette peur irrationnelle deviendra malheureusement une triste réalité. Dans un langage poétique et métaphorique, Magda laisse son esprit s’évader. Et quel sincère et sensé moment que celui où elle laisse entrevoir toute l’étendue de sa fragilité humaine sur Magnolia Forever de Claude François : « dites- lui que j’ai peur pour elle […] je ne sais plus comment faire […] elle était fière, elle est soumise, comme un amour qui lâche prise… ». Chaque mot prend un sens d’une force nouvelle en résonnance avec le drame vécu par Magda. Cet instant d’émotion laisse ensuite place à la voix paternelle, chargée d’insultes. La première fois, nous sommes saisis par la violence verbale qui nous arrive en plein cœur comme une myriade de petites lames. La gorge serrée, les larmes nous viennent aux yeux, sans crier gare. Puis la scène se reproduit à deux autres reprises et s’oppose avec le ton détaché et lointain de la mère, en plein déni. Le mari irascible nous révolte et il y a cette odeur de la terre, sur le plateau, qui nous happe et nous rappelle sans cesse que tout cela finira dans l’obscurité des entrailles du monde. Maïté Cotton passe du père à la mère, de la mère à Médine et de Médine au père avec une réelle couleur pour chacun des protagonistes. L’émotion est brute, palpable jusqu’au constat final, terrible : « aucune plante ne peut survivre sans lumière, aucune ». Et pourtant, un monstre respire toujours dans la maison tandis que la mère n’est plus qu’une plante en décomposition.

Au 21ème siècle, les femmes subissent encore des violences et des traitements odieux pour des raisons diverses mais archaïques, pas uniquement dans des régions reculées du monde. Si l’histoire de Médine Memi s’est déroulée en Turquie, en 2010, il ne faut pas oublier que le sujet demeure atemporel et universel. Comme l’a fait récemment le film Mustang de Deniz Gamze Ergüven, récompensé de quatre César en 2016, ou la pièce de théâtre Lapidée de Jean Chollet-Naguel, vue en février dernier à la Comédie Bastille, il est urgent et nécessaire que l’Art nous sensibilise à une réalité que nous voulons encore trop souvent occulter. Mais vouloir fuir l’inacceptable ne le rend pas moins réel et l’Ode à Médine délivre un message fort, empli d’espoir, qui est celui de faire cesser ces crimes d’honneur injustes, barbares et inhumains en rendant vivant ces tragiques faits-divers.

Publicités

Une réflexion sur “Ode à Médine : enterrer le déshonneur

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s