Celui qui tombe : équilibrer les corps

Présenté à nouveau il y a quelques mois au Monfort, Celui qui tombe, l’époustouflant spectacle de Yoann Bourgeois créé en 2014 revient à Paris, au Centquatre, dans le cadre du Festival Séquence Danse. Il affiche complet sur toutes les dates depuis déjà plusieurs mois. Retour sur un moment suspendu, à mi-chemin entre la danse et le cirque.

celui qui tombe
© Géraldine Aresteanu

Le plateau descend des cintres, ou plutôt de la verrière du Centquatre, pour nous révéler trois femmes et trois hommes, allongés sur la surface dure d’une vingtaine de centimètres d’épaisseur. Ils sont donc six à défier les lois de l’apesanteur sur un terrain de jeu incliné qui s’arrête brutalement. Une fois libéré des câbles qui le retenaient, il se met à tourner sur lui-même, comme un tourniquet dans un jardin d’enfants. Cette toupie géante présente une incroyable force centrifuge qui entraîne le plateau carré dans une course effrénée, à vive allure, de plus en plus vite. On les imagine sur une patinoire : ils avancent, tombent, s’agrippent les uns aux autres, se regroupent de manière organisée dans un angle tels des oiseaux en plein vol pour économiser et mutualiser leurs forces. Puis, la voix de Franck Sinatra s’élève dans les airs avec son inoubliable My Way. Les couples se font et se défont. Ils s’apprivoisent, s’abandonnent, se séparent, se retrouvent… C’est toute la vie qui défile en accélérée. Alors ils chutent un à un, comme happés par la mort. La musique et le plateau sont mis en sens inverse pour symboliser le temps que l’on remonte au fil des souvenirs.

C’est alors que le plateau s’incline de haut en bas puis de gauche à droite. En effet, après avoir mis en espace l’expression de celui qui tombe amoureux, nous assistons à celle de celui qui tombe, au sens le plus brut du terme, à savoir celui qui passe d’une position verticale à une position horizontale. Les six corps en mouvement n’en forment plus qu’un seul pour faire face au bloc que représente le plateau instable. Ils sont tous « dans le même bateau », ils ne peuvent quitter ce navire infernal et ne pourront qu’en sortir en unissant leurs forces. Ils sont malmenés mais luttent contre des forces invisibles. Au moment d’enlever la tournette, seul un homme reste accroché sur le plateau, complètement incliné à la verticale. L’un des tableaux marquants du spectacle, par sa beauté et sa profondeur, est certainement le moment où ils entonnent un chant sacré à six voix. Alors que cinq d’entre eux sont suspendus, même par les pieds avec la tête dans le vide, sous le plateau, symbole d’une nouvelle naissance,  ils subliment cet instant dans un silence quasi religieux qui invite à une très belle élévation spirituelle. La clôture du spectacle place la barre encore plus haute dans un formidable mouvement de balancier. Par groupe, ils repoussent le plateau, le retiennent, s’en amusent, nous font des frayeurs, passent dessous, dessus, entre, se relèvent in extremis… Ils se font trainer, bousculer, comme s’ils affrontaient en tant qu’humains les éléments naturels qui se déchaînent. C’est beau, et même époustouflant. Il faut le voir pour ressentir toutes ces émotions qui se précipitent dans nos corps. La performance n’est pas dépourvue d’humour malgré l’extrême sensibilité qui s’en dégage. Et lorsque s’amorce le tableau final, symbolisant la mort qui s’égraine, un premier corps chute. Puis, suspendus sous le plateau, les autres tombent les uns après les autres, telle l’épreuve ultime des poteaux dans Koh Lanta où la survie trouve ses limites dans des corps épuisés.

Yoann Bourgeois présente un spectacle hors-norme, une sorte de numéro de cirque chorégraphié par des mouvements réglés au millimètre et à la nanoseconde près tout en défiant les lois de l’équilibre et de la gravité. Nous assistons à une vertigineuse et captivante performance à couper le souffle. Suspendus au moindre mouvement, nous faisons corps avec les interprètes de ce moment qui donne le tournis mais qui nous envoûte et nous fait vibrer, en nous faisant rêver comme les grands enfants que nous sommes restés.

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