Bovary : un monument littéraire sur le banc des accusés

Après By Heart et juste avant d’ouvrir la prochaine saison avec une version française de son adaptation d’Antoine et Cléopâtre qui avait séduit le public au Festival d’Avignon 2015, Tiago Rodrigues occupe le Théâtre de la Bastille en s’emparant avec intelligence et pertinence du roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, ainsi que du procès intenté à cette œuvre littéraire et à son auteur.

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© Pierre Grosbois

En 1857, juste avant que Baudelaire ne subisse le même sort pour Les Fleurs du Mal, un procès est ouvert contre Gustave Flaubert ou plus précisément contre Madame Bovary, son chef-d’œuvre subversif jugé outrageux lors de sa parution en feuilletons dans La revue de Paris à l’automne 1856. Ses détracteurs le considèrent comme portant « atteinte à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Mais en attaquant ce roman, c’est l’Art tout entier qui se retrouve sur le banc des accusés.

Tiago Rodrigues, directeur du Théâtre national de Lisbonne,  s’appuie sur la correspondance de Gustave Flaubert avec Elisa Schlésinger pour faire de l’auteur le narrateur de son propre procès. Cependant, loin d’imposer un regard moralisateur, il laisse le public juger en son âme et conscience. En effet, les spectateurs sont placés dans le rôle délicat des jurés de ce tribunal réuni pour débattre de la pertinence, ou non, des attaques proférées contre une œuvre littéraire et décider si Emma est bien immorale ou si c’est la plume de son auteur-créateur qui est à blâmer. Après un résumé rapide du roman, nous assistons à une joute verbale entre les deux parties juridiques : l’accusation, sous la véhémence de l’avocat impérial Maître Pinard, forme un réquisitoire virulent tandis que le plaidoyer de Maître Sénard s’attache à défendre chaque point d’attaque. Sur le plateau, le récit romanesque de l’œuvre s’entrelace avec justesse dans la représentation du procès qui finalement pose des questions atemporelles : l’Art est-il immoral ? L’auteur peut-il tout écrire au nom de l’Art ? Peut-on condamner un style littéraire et une œuvre de fiction ? Autant de débats passionnants qui émanent du spectacle où tout est placé sous la loupe de l’accusation, comme en témoigne la belle scénographie d’Ângela Rocha, avec des paravents en bois que l’on déplacent dont les éléments de composition attirent la lumière et la reflète constamment sur le sol jonché de feuilles blanches que les six acteurs ont éparpillées durant l’installation du public, jetées au hasard ou lancées en l’air sans même un regard, comme pour se débarrasser d’un poids trop lourd à porter. D’ailleurs, noircir les pages blanches d’une vie d’ennui, c’est un peu le résumé de l’existence d’Emma, une jeune femme instruite mais naïve, qui rêve d’une vie « comme dans les livres ». Peu à peu, au fil de la représentation, elle va s’affranchir de son auteur « qui écrit sa souffrance » pour se défendre elle-même en prenant appui sur des passages précis du roman, avant de jeter le trouble dans l’assistance qui hésite entre se laisser attirer par la danse de séduction de la jeune femme ou fuir la position plaintive de Flaubert. Dans un final très réussi, elle serrera une partie des feuillets ramassés contre son corps, comme pour accentuer sa victoire : une sorte d’accès direct pour l’éternité avec l’immortalité en garantie.

Le récit qui prend forme sous nos yeux injecte de l’humour subtil, pas toujours savamment dosé, dans la narration, jusqu’à la scène de détresse où Emma s’empoissonne. Nous pouvons déplorer quelques anachronismes, principalement dans le choix d’une bande-son un peu trop rock, mais cela n’enlève rien à la qualité de la proposition. Les acteurs prennent en charge le réel du procès avec conviction. David Geselson est un Sénard très crédible tandis que Ruth Vega-Fernandez fait merveille en endossant le rôle de Pinard. Elle met le doigt sur des extraits du roman qu’elle dissèque avec minutie, parvenant à brouiller les frontières entre réalité et fiction, théâtre et littérature. A leurs côtés, Jacques Bonnaffé est un Flaubert très en retrait, quasi blasé : « la stupidité de ce procès m’endort » dit-il. Cependant, il avoue que l’accusation a tout compris de ce qu’il a voulu dire dans son roman mais que la seule chose qui les différencie c’est que l’un trouve cela anormal et pas l’autre. Nous sommes là en plein cœur du débat. Malgré cela, il manque de profondeur et  fait un peu retomber l’ensemble comme un soufflé, tout comme Grégoire Monsaigeon qui est un Charles Bovary plutôt antipathique, sauf dans la dernière partie où il se montre touchant au moment de supplier Flaubert d’écrire un autre dénouement ou lorsqu’il est plongé en pleine détresse au décès de sa femme, tandis qu’Alma Palacios joue pleinement la carte de la séduction en prenant en charge une Emma incertaine, mais pleine de rêves comme beaucoup de jeunes femmes prisonnières d’une existence bien rangée qui ne leur permet pas de s’épanouir. Alors, elle s’enivre d’un romantisme désuet, étourdie par la découverte d’un monde qui lui parvient comme inaccessible, notamment dans la superbe scène du fiacre, qui décrit une beauté sincère de la volupté.

Les représentations de Bovary ouvrent  les 68 jours de l’opération Occupation Bastille, qui se tient du 11 avril au 12 juin 2016, durant laquelle Tiago Rodrigues va investir les lieux pour monter entre autre Ce soir ne se répètera jamais, un spectacle participatif, collectif, mais « aussi unique qu’éphémère » selon ses propres termes, avec soixante-dix spectateurs et membres de l’équipe du Théâtre de la Bastille où il reviendra dès le 14 septembre 2016 pour Antoine et Cléopâtre dans le cadre de la 45ème édition du Festival d’Automne à Paris. En s’attaquant à un monument de la littérature française, il met en lumière une approche originale de l’œuvre dans sa globalité, de ce qu’elle raconte comme fiction mais aussi comme trahison des pensées de son auteur. C’est tout simplement brillant. Comme le rappelle à juste titre Flaubert, acquitté, « nous allons tous mourir mais Emma Bovary vivra pour toujours, comme dans les livres ». Et cela, Tiago Rodrigues l’a bien compris.

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