Orphelins : haletant thriller familial

Spectacle lauréat du Festival de théâtre Impatience 2014, Orphelins, texte du britannique Dennis Kelly s’installe pour un mois au Centquatre, dans une mise en scène signée Chloé Dabert, artiste associée du lieu qui nous plonge dans un inquiétant thriller familial ouvrant une intéressante réflexion, à la fois contemporaine et psychologique.

orphelins
© Bruno Robin

Helen et Dany forment un couple sans histoire en apparence. Alors qu’ils sont en train de dîner dans leur appartement londonien, ils sont interrompus par l’arrivée du frère de la jeune femme, Liam, perturbé, agité et surtout couvert de sang. Assailli de questions pour savoir ce qui s’est réellement passé, Liam livre un récit confus, mensonger et plonge dès lors le trio dans un huis-clos haletant et inquiétant, un thriller familial qui montre une violence irresponsable, une tragédie du quotidien où le mal est banalisé.

La jeune Chloé Dabert s’empare du texte de Dennis Kelly, à la langue acerbe, pour mettre en scène ce drame incroyable. Dans une scénographie épurée représentant l’appartement du couple à Londres, avec ses cloisons et ses portes en bois ajourées, elle choisit de placer le public dans un dispositif quadri-frontal afin de multiplier les points de vue. Cela fonctionne parfaitement. Nous observons le drame qui se noue sous nos yeux, dans la position inconfortable de voyeur et témoin impuissant, et nous souffle une incessante et entêtante question : « alors maintenant, que fait-on ? ». La mise en tension progressive nous tient en haleine jusqu’au dénouement grâce à un rythme vif et soutenu. La mise en scène au cordeau nous transporte dans l’intrigue et nous nous laissons embarquer par le talent des trois comédiens dans l’histoire invraisemblable que Liam tente de faire passer pour vraie aux yeux de sa sœur et de son beau-frère. La complicité initiale entre Hélène et son frère est bouleversante tandis que nous manquons légèrement d’empathie pour le personnage de Dany. Mais au fur et à mesure que la pièce avance, notre vision s’affine, se modifie, se heurte au texte pour finalement parvenir à nous positionner de nous-mêmes, par affect et raisonnement.

Nous n’attendions absolument pas Joséphine de Meaux dans ce registre poignant et pourtant elle y fait des merveilles. Celle qui a su nous faire éclater de rire au cinéma, notamment dans Nos jours heureux où elle incarne une monitrice de colonie de vacances totalement névrosée, nous touche profondément en endossant sur le plateau le rôle d’Helen. Cette femme, qui surprotège son frère afin de dissimuler ses propres souffrances, est prête à tout pour le défendre, comme une louve le ferait dans le milieu naturel. Elle supplie, questionne, se révèle être une excellente manipulatrice affective en retour de ce qu’elle subit, réfléchit, parle, tempère… à toute vitesse comme pour souligner l’aspect primordial de prendre une décision dans l’urgence au risque de chambouler un équilibre préétabli. L’émotion nous submerge dans son récit final, d’une sincérité désarmante. A ses côtés, Sébastien Eveno incarne Dany, son mari. Il est plus posé que sa femme. Il prend les distances nécessaires mais se montre parfois maladroit. Il est celui qui hésite, refuse, fléchit face aux arguments. Enfin, il y a Julien Honoré, fabuleux Liam, celui par qui le drame arrive. C’est lui qui va faire voler en éclat la cellule familiale et faire chavirer ce qu’il a mis des années à bâtir. Il entraîne le couple avec lui dans un enfer inhumain, un monde de violence de l’inconscient où la ligne de conduite est de faire mal à ceux qui nous ont fait souffrir. Par son langage familier voire vulgaire par moment, il nous amène à un endroit qui nous dépasse tous.

Impossible de sortir de ce thriller psychologique sans se positionner dans une réflexion profonde : Comment continuer après avoir entrevu l’enfer ? Comment faire le bien quand on a fait tant de mal ? Peut-on reconstruire un nous, un je quand les épreuves nous ont changé irrémédiablement ? … Autant de questions que soulève la pièce en quatre actes, formidablement interprétée par un trio d’acteurs épatants, au jeu puissant faisant jaillir un sujet profondément actuel.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s