La très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette : huis-clos de l’amour et de la mort

Un duo conçu, mis en scène et chorégraphié par Catherine Gaudet et Jérémie Niel, en co-création avec et pour Clara Furey et Francis Ducharme dans une forme très expressive du mythe shakespearien mêlé à la partition de Prokofiev : voilà ce qui vous attend au Théâtre de Chaillot jusqu’au 15 avril 2016, peut-être l’une des plus belles, des plus abouties et des plus originales versions de Roméo et Juliette que nous avons vue jusqu’à maintenant.

Roméo et Juliette Chaillot
© Claudia Chan Tak

C’est muni de couvre-chaussures jetables que nous pénétrons dans la chambre d’hôtel, installée au Théâtre de Chaillot, dans laquelle va se rejouer la tragédie des amants maudits, comme pour ne pas entacher leur histoire, cette tragédie qui se répète inlassablement de génération en génération jusqu’à en faire un mythe universel et intemporel. Au sol, des vêtements, magazines, objets éparpillés jonchent la moquette du huis-clos auquel nous sommes invités à assister, serrés les uns aux autres comme pour retenir l’insaisissable. Roméo est sous la douche, Juliette gît par terre, appuyée contre le lit. Et déjà, dans cette rencontre furtive, c’est toute l’intensité de leur histoire qui s’exprime, mais aussi la solitude de deux êtres que tout oppose pour mieux se réunir : il est nu, elle est habillée, il est dans la salle de bains, elle est dans la chambre… Mais lorsqu’enfin il la rejoint, on sent l’amour presque animal de deux corps en fusions où tout ne sera que pulsion, passion, jusqu’à la destruction.

Dans cette version qui porte en elle une certaine noirceur, l’abondance des mouvements donne une vision contemporaine d’un couple mythique où la mort apparaît comme une nécessité, une tentation obsédante. Avec fougue, passion et spontanéité, Clara Furey et Francis Ducharme nous plongent dans leur intimité, comme un refuge dans cette chambre d’hôtel où le couple enferme l’ébullition de leurs pulsions. Dans un huis-clos puissant, nous assistons à un enchevêtrement des corps où la danse et le théâtre s’enlacent, sous un éclairage en clair-obscur où chacun se nourrit de l’autre. Des jeux d’innocence composés de gestes lents et délicats qui traduisent une certaine latence, au texte de Shakespeare, dit à demi-mots, dans un souffle, un murmure à peine audible, le mal se libère, s’exprime dans une douleur qui parvient à glacer la chaleur de la vie qu’ils défient sans cesse. La panique, la séparation, l’apaisement, tout y est dans un jeu perpétuel où les amants se dérobent l’un à l’autre jusqu’à ce que la mort les unissent à jamais.

La création fonctionne par boucles successives, des reprises, des répétitions à l’infini de la mort de deux amants mais jamais de manière simultanée. Leur trépas dramatique s’apparente aux jeux de deux adulescents, ce qui renforce la dimension universelle de leur histoire d’amour. Ils n’ont qu’une seule nuit pour s’aimer et exprimer leur érotisme brûlant, celui de deux corps bouillonnants. Nous y retrouvons toutes les scènes clés qui réunissent Roméo et Juliette, qui se fondent en Francis et Clara, de la rencontre à la mort en passant par la scène du balcon (ici transposée dans la douche) ou du mariage, jusqu’au lit, tombeau nuptial où ils déclarent d’une même voix : « si tout m’abandonne, j’ai le pouvoir de mourir ». Lorsque la parole de Shakespeare ou celle des deux interprètes ne suffit plus à transmettre la force du mythe, les corps prennent le relai pour exulter la tragédie au son de la sublime partition de Prokofiev qui rappelle une âme qui pressent le malheur.

Clara Furey et Francis Ducharme nous offre une version fascinante et hallucinante du mythe tragique de Roméo et Juliette, entre théâtre et danse. C’est toute l’humanité du sentiment amoureux qui s’exprime, avec ses tensions et ses espoirs, ses illusions et sa cruauté, pour un huis-clos qui ne pourra retenir la fatalité d’une histoire complexe mais universelle, « à l’amour à la mort ».

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