Thom Luz : « C’est important de rester humble »

Thom Luz était, début avril, de passage en France, à Nanterre-Amandiers, pour présenter When I die ainsi que Unusual Weather Phenomena Project, sa nouvelle création. L’occasion pour nous de le rencontrer en toute modestie et de faire plus ample connaissance avec ce jeune et prometteur metteur en scène suisse qu’il faudra suivre de près dans les mois à venir, tant son fascinant univers se montre à la fois étrange et innovant.

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Vous présentez Unusual Weather Phenomena Project  pour la première fois en France où l’on vous connait très peu. Quel a été votre parcours ?

Nous avons donné quelques représentations de When I die l’an passé. Nous étions à Mulhouse, Montpellier et Marseille mais seulement deux ou trois fois. Je suis nouveau en France. J’ai fait une école de théâtre à Zurich. J’ai aussi fait de la musique puis j’ai mis en scène à Bâle ma première pièce, Patience Camp, en 2007. Parce que j’étais un comédien très conceptuel (et ce n’est pas facile pour les metteurs en scène de travailler avec des gens comme moi), je suis devenu moi-même metteur en scène. Après Patience Camp, j’ai continué dans cette voie : douze ou treize pièces jusque maintenant. J’ai rencontré Mathias Weibel qui travaille avec moi sur tous mes spectacles. Il s’occupe de la direction musicale. Au début, c’était sur des productions indépendantes à Zurich puis j’ai commencé à travailler avec des ensembles en Allemagne et en Suisse. C’est très agréable d’avoir ces deux sphères de productions : avec une infrastructure et un ensemble mais aussi des pièces indépendantes comme When I die ou Unusual Weather Phenomena Project car ce sont des productions plus libres. Maintenant, ça devient plus grand, plus international et c’est un challenge de rester calme.

Vos deux pièces présentées à Nanterre ont en commun l’au-delà et l’inexpliqué. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces thématiques ?

On peut dire que dans tous mes spectacles, il y a un thème inexplicable que j’essaye de comprendre avec la musique. Dans la réalité, dans la vie, il y a des thèmes qui ne s’expliquent pas : la mort, l’amour… C’est le propre de l’Homme d’avoir l’impression que l’on peut tout expliquer et contrôler, que l’on est supérieur. Mais moi je doute à ce sujet. Je crois que c’est important de rester modeste. J’attends que les idées, les thèmes me trouvent. Je ne les cherche pas. Par exemple, pour When I die, une amie m’a donné un article de journal avec une petite biographie de Rosemary Brown et m’a dit « ça c’est une histoire pour toi », cette vieille dame qui a reçu la visite de compositeurs morts. J’ai lu l’article, j’ai fait une recherche et en effet, c’était quelque chose pour moi. Pour Unusual Weather Phenomena Project, j’ai trouvé le livre A Handbook of Unusual Natural Phenomena de William R. Corliss dans la rue, au marché. Je l’ai lu et j’ai trouvé ça très touchant, l’histoire d’un homme qui collecte toutes ces preuves du monde inexplicable. Je trouve cela très touchant, très proche de ce que j’essaye de faire. En même temps, je suis suisse, je suis très précis. J’essaye de faire une science très précise avec des choses qui ne le sont pas et ça, c’est une contradiction intéressante.

Votre théâtre mêle à la fois des phénomènes inexpliqués, de la poésie, du merveilleux, de la musique… Au final, nous avons un imaginaire visuel et sonore très esthétique. Où puisez-vous vos sources d’inspiration ?

C’est une question difficile. C’est une alchimie, un mélange que l’on ne peut pas expliquer. Je crois que beaucoup d’idées me viennent de mon enfance. J’étais un enfant qui ne comprenait presque rien, qui avait besoin de beaucoup de temps pour comprendre des choses très simples. Je n’étais pas stupide mais juste lent. Des images me viennent de mon enfance. Ma famille avait une petite maison dans les montagnes, j’étais donc beaucoup dans la nature. Ma fascination pour le brouillard vient de là par exemple. Je faisais des petits nuages de fumée pour créer le brouillard et je regardais comment il montait ou descendait les collines et les montagnes. Je me sentais comme un gardien du temps qui pouvait le fabriquer. J’étais ce type d’enfant qui essaye de déplacer les nuages avec ses mains. Je puise donc mon inspiration dans mon enfance mais aussi dans la musique. Je n’ai jamais étudié la musique mais je joue de la guitare et un peu de piano. Les musiciens sont pour moi des magiciens. La musique me fascine parce que je ne la comprends pas. J’essaye toujours de trouver les bonnes personnes pour les bons projets et les musiciens sont des gens que j’adore. Je les inclus dans mon univers où ils peuvent apporter leur magie. Et puis je m’inspire également du travail des autres. Je suis très heureux d’être ici [aux Amandiers NDLR] parce que Philippe Quesne par exemple est une grande source d’inspiration pour moi.  Il y a aussi Christoph Marthaler. Quand j’étais adolescent, j’ai découvert le théâtre comme le lieu de tous les possibles et cela m’a attiré. C’est un endroit complexe mais facile à comprendre.

Nous découvrons en France votre univers atypique où vos pièces peuvent s’apparenter à ce que j’appelle des Œuvres Théâtrales Non Identifiées, des sortes d’OVNI scéniques. Comment définissez-vous votre propre création ?

Beaucoup de gens trouvent que c’est une performance « borderline » mais pour moi, c’est du théâtre assez normal. Je ne suis pas la personne la mieux placée pour juger de mon travail mais pour moi, ce n’est pas important d’avoir un mot pour dire ce que je fais. Il y a des gens qui font du théâtre documentaire, d’autres de la danse ou de l’opéra. Parfois j’aimerai savoir ce que je fais. Quand on me le demande, je dis que je suis metteur en scène. Et quand on me demande quel genre de théâtre je fais, je réponds que c’est du théâtre avec beaucoup de musique. Ce n’est pas du théâtre musical car il n’y a pas de partition au sens traditionnel du terme donc c’est juste du théâtre avec beaucoup de musique. Dans quelques années, j’inventerai un mot. Dans un journal, en Allemagne, ils ont dit qu’il n’y avait pas de tiroir pour ranger mon théâtre. J’ai trouvé cela joli. Pour les gens, c’est très important de catégoriser et de placer les choses dans des boîtes, avec une appellation, mais pour ce que je fais, il n’y en a pas. Cela reste à inventer. J’aime faire des choses qui ne se font pas souvent, je suis comme ça. J’aime trouver des idées pour essayer. J’aime aussi les histoires simples et les histoires d’amour mais je les trouve ailleurs. Par exemple, l’histoire de Rosemary Brown, c’est une histoire de fantômes mais aussi une histoire d’amour. Et dans le cas de William Corliss qui écrit des livres sur les phénomènes météorologiques étranges, ce qui m’intéresse c’est la relation qu’il y a entre les êtres humains et les choses qu’ils ne peuvent pas contrôler, comme le temps. L’homme a besoin de tout contrôler alors il essaye. C’est ce genre d’histoires qui m’intéresse : des choses simples finalement mais que je trouve dans des endroits inattendus.

En quoi votre travail peut-il être un début de réponse pour comprendre un monde complexe peuplé de mystères ? On a évoqué la musique précédemment…

Pina Bausch disait qu’elle voulait que son travail soit la réponse adéquate au cadeau étrange de la vie. J’aimerai que mon travail soit aussi un mélange complexe du savoir et de l’inexplicable, cruel et terriblement beau comme le monde qui nous entoure. Je ne suis pas mégalomane, j’essaye de comprendre et d’être modeste mais le monde est étrange et nous sommes des êtres très étranges nous aussi. Je trouve parfois une sérénité d’esprit au théâtre quand je vois une pièce ou une performance d’acteur qui explique le monde à venir. Cela me rend heureux et je souhaite pouvoir faire la même chose pour d’autres personnes.

Quelle est votre vision du théâtre aujourd’hui et quel rôle joue-t-il dans notre société actuelle ?

C’est une très bonne question et je pense beaucoup à cela. Durant mes études, nous avons souvent parlé de ce qu’est le théâtre dans la société. J’étais toujours stressé car tout le monde disait que le théâtre doit être le miroir de la société, qu’il doit mettre le doigt là où ça fait mal, qu’il doit y avoir une histoire d’amour en conflit… Je pense qu’il peut être source de réconfort, de beauté, et que peut-être il pourrait apporter quelque chose que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Depuis quinze ans, le monde a pris une tournure étrange et c’est important que le théâtre montre ce qu’il nous manque. C’est très important de trouver la beauté et l’élégance qui ne sont pas des choses creuses mais la preuve qu’il y a là un autre monde en attente pour nous. Je suis très heureux qu’il y ait un message politique là-dedans avec une fois encore mon mot préféré : « soyez modestes ».

Vous êtes très demandé sur les scènes européennes, notamment en Suisse et en Allemagne. Quels sont vos autres projets à venir ?

J’aime beaucoup être en France car c’est très différent. Les gens sont plus observateurs alors qu’en Allemagne et en Suisse, je trouve qu’ils sont plus critiques, ils recherchent les erreurs commises tandis qu’en France, ils sont plus ouverts. J’espère qu’il va y avoir plus de dates avec Unusual Weather Phenomena Project. J’ai trois projets en préparation pour les deux années à venir. Je travaille beaucoup ces jours-ci. J’essaye de me limiter à deux créations par an, ce qui est déjà beaucoup, mais actuellement c’est plus que cela car j’ai pris des engagements et je veux m’y tenir. Ma prochaine pièce sera en Allemagne, en mai, où j’ai envoyé mes souhaits. Je vais faire une pièce à Berlin où l’on a beaucoup parlé d’un village coupé du reste du monde par une avalanche et une autre à Bâle, où je suis metteur en scène en résidence, quelque chose autour de l’enfer de Dante. Après cela, nous sommes déjà en 2018 et je reviendrai ici pour répéter un nouveau projet. Je travaille aussi avec le Théâtre Vidy-Lausanne mais j’espère travailler ici plus souvent. J’ai des projets pour m’essayer à l’opéra où il y a encore plus de musique. En France, nous allons aller à Montpellier avec Unusual Weather Phenomena Project et j’ai d’autres dates prévues mais qui ne sont pas encore confirmées. Dès qu’elles le seront, je pourrais vous les communiquer puisque nous sommes en contact. Je vous informerai de mes projets mais j’aimerais venir plus souvent en France.

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