Réparer les vivants : le don de soi en cadeau

Moins de trois semaines après la parution du magnifique roman de Maylis de Kerangal, Emmanuel Noblet propose à l’auteur une adaptation théâtrale qui a bouleversé le cœur des festivaliers dans le Off d’Avignon en 2015. Actuellement en tournée, nous sommes revenus voir ce coup de cœur inattendu et unanime dont l’émotion est restée intacte au fil du temps.

réparer

Simon vient de perdre la vie à 19 ans dans un accident de voiture. Claire, elle, a 50 ans et attend qu’un don d’organe sauve la sienne. Ni vraiment décédé (son cœur, écrin de la vie, bat encore et projette des vagues lumineuses sur l’écran), ni toujours vivant, le jeune homme, en coma dépassé et mort cérébrale, est le symbole de la transition afin que son trépas redonne vie à autrui. La performance scénique vise à nous montrer toute la chaîne humaine d’une transplantation cardiaque qui fait le trait d’union de l’urgence entre vitalité et mortalité et à nous faire comprendre que derrière chaque vie sauvée, il y a une mort pour déclencher le processus. Emmanuel Noblet, qui utilise également des voix-off en renfort, est un narrateur captivant et anime une dizaine de personnages, avec délicatesse, comme une légère évocation physique laissant cependant au spectateur tout le loisir de prendre en charge la grande part d’imaginaire que suscite l’écriture subtile de Maylis de Kerangal. Il est Simon bien sûr, jeune fougueux sur sa planche de surf dans la magnifique scène d’ouverture où les reflets lumineux embrassent l’eau sombre de la mer dans un baiser mortel, mais aussi Pierre, le médecin qui annonce aux parents la mort de leur fils, Thomas qui doit obtenir l’accord du prélèvement des organes et tous ceux embarqués dans la course effrénée lancée contre la montre, représentée par l’horloge du compte à rebours projetée sur le mur du fond qui sert également à dévoiler un usage maîtrisé et pertinent de la vidéo et notamment les radiographies des organes vitaux. La mise en scène épurée et minimaliste, dans laquelle Benjamin Guillard se révèle être un excellent collaborateur, renforce la dynamique du seul-en-scène : une blouse pour nous mettre face à l’équipe médicale, des lunettes de soleil pour donner une couleur délicate à Virgilio ou deux simples chaises suffisent à nous plonger dans le bloc opératoire.

Véritable hymne à la vie, avec un texte magnifique et émouvant, l’acteur nous livre une très belle performance, nous faisant vivre toutes les émotions, du sourire au bouleversement intense, durant une heure vingt. Sans jamais sombrer dans la facilité ou le pathos, Emmanuel Noblet laisse poindre l’émotion qui afflue comme le sang dans les organes et s’installe durablement tout en apportant un peu de légèreté au cœur de cette tragédie humaine, insufflant des touches d’humour avec parcimonie, comme l’occasion pour nous de respirer un court instant avant de replonger, le souffle court, dans une tension palpable qui atteint son apogée dans la scène de la greffe où nous sommes suspendus au silence insoutenable précédant le retour des battements réguliers du cœur venant d’offrir une seconde naissance au patient. C’est le cas notamment lorsqu’il décrit les personnages qu’il incarne : il faut le voir par exemple au moment où il évoque la découverte de Thomas pour le chant qui l’a mené à prendre conscience du corps comme entité et à devenir coordinateur des prélèvements d’organes ou bien encore lorsqu’il est Virgilio, l’homme qui agace par son assurance, séducteur qui n’échappe pas aux clichés du bellâtre italien venu prélever le cœur du donneur pour le replacer dans la cage thoracique du receveur. Le tout est mené tambour battant, comme l’urgence que la situation impose. Le comédien nous emporte dans des allers-retours entre la vie et la mort sans aucune fausse note.

Ce virtuose seul-en-scène, pépite indescriptible, emprunte son titre au Platonov de Tchekhov et aborde le thème délicat du don d’organe, du don de soi après la mort, comme un cadeau qui donne du sens à une vie qui s’envole. Redonnant beaucoup d’espoir et foi en l’existence, Réparer les vivants place le spectateur face à la douleur des parents en situation de deuil avec des choix difficiles à faire avant même d’avoir pu accepter la mort de leur enfant. Dans une économie de mots, c’est par le regard que viendra l’acceptation de l’impensable. En sortant de la représentation, chamboulé par ce qui vient de se produire devant nos yeux et vécu comme un véritable tsunami émotionnel, chacun s’interroge et se fait son propre avis face à un acte gratuit et généreux, sans attente d’un juste retour, ici sublimé par les mots de Maylis de Kerangal et le talent d’Emmanuel Noblet, dont Benjamin Guillard assure la collaboration artistique et la direction d’acteur, qui a su garder l’essence même du livre, sans rien de superflu, où tout est juste et justifié, et va nous toucher droit au cœur. Le don d’organes est un geste très particulier puisqu’il ne permet pas de dire merci. En revanche, nous ressentons l’immense envie de remercier Emmanuel Noblet qui, par son adaptation qui frôle de très près la perfection, nous offre un formidable cadeau en portant sur scène avec autant de talent un message aussi fort. Il ouvre ainsi la porte à notre questionnement et à notre positionnement sur l’urgence d’accepter ou de refuser « d’enterrer les morts et de réparer les vivants » par un acte en opposition avec notre société qui tend à s’individualiser de plus en plus.

Il est bien difficile de trouver les mots pour décrire avec justesse les émotions créées par cette proposition scénique de grande qualité au succès bien mérité qu’il faut découvrir de toute urgence en tournée. Emmanuel Noblet continuera inlassablement à réparer les vivants jusqu’au 9 avril 2016 au Montansier à Versailles avant de s’installer en septembre au Théâtre du Rond-Point à Paris. En attendant, le roman de Maylis de Kerangal donne un fabuleux aperçu par la force des mots de ce coup de cœur qui aborde sobrement un fait de société encore tabou pour de nombreuses personnes. Nul doute que Réparer les vivants fera encore parler de lui pendant longtemps.

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