Six personnages en quête d’auteur : le théâtre dans le théâtre

Quinze ans après la première création au Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota reprend une nouvelle fois cette saison sa brillante adaptation des Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello qui s’amuse une nouvelle fois à brouiller les pistes entre l’illusion théâtrale et la réalité pour un ensemble plaisant, porté par une troupe éclatante.

six perso

Une troupe de théâtre en effervescence s’apprête à répéter sur le plateau une œuvre jugée ridicule d’un certain Pirandello, Le jeu des rôles, sous le regard hautain et agacé du Directeur. Alors qu’ils règlent les derniers détails de leur pièce, ils sont interrompus par l’arrivée de six personnages à la recherche d’un auteur pour écrire leur pièce, un drame qu’ils portent en eux. Il s’agit de toute une famille : la mère, le père, la belle-fille, le fils, un adolescent et une fillette. A force de persuasion, ils obtiennent du chef de troupe qu’ils racontent leur histoire mais ne cessent d’être en désaccord avec sa prise en charge par les acteurs : « mais ils ne sont pas nous ! » répètent-ils inlassablement. Ils finissent par jouer eux-mêmes, jusqu’à provoquer le chaos sur le plateau où personne ne saurait affirmer avec certitude ce qui est réel et ce qui est fictif.

La pièce de Luigi Pirandello, écrite en 1921,  interroge ce qu’est le théâtre et la fonction de chacun dans ce monde d’apparences : « Faire passer pour vrai ce qui ne l’est pas, comme ça, sans nécessité, juste par jeu… Votre fonction est bien de donner vie sur scène comme des personnages imaginaires ? » questionne le Père en s’adressant au metteur en scène. Les mises en abyme, marque de fabrique de Pirandello, font des limites vrai/faux et fiction/réalité des frontières troublées, effacées, malmenées. Qui joue ? Qui est ? Nos certitudes deviennent floues comme souvent avec cet auteur qui s’amuse avec l’illusion théâtrale, comme c’était déjà le cas avec ses Géants de la montagne.

Les six personnages sont des formes quasi fantomatiques. Ni acteurs, ni véritablement réels, ils ont une histoire à jouer mais ne sont que personnages, des êtres imparfaits et même inachevés : abandonnés par leur auteur pour une raison qui nous échappe quelque peu, ils viennent chercher une forme d’accomplissement, comme un point final à leur création. Ils affrontent les acteurs, veulent vivre en eux : « celui qui a la chance d’être né personnage vivant peut se moquer même de la mort. Il ne mourra jamais. L’homme, l’écrivain, l’instrument de sa création, mourra, mais sa créature, elle, ne mourra jamais. Elle vivra éternellement. ». Pourtant, ce n’est pas l’éternité qui les intéresse ici mais juste exister le temps d’un instant. Le théâtre étant un art éphémère, ils savent que les œuvres et les personnages survivent bien au-delà de la représentation.

Ce qui surprend d’entrée de jeu, c’est la vivacité de la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota aux prises avec quinze acteurs sur le plateau pour des jeux de dupes. Un formidable travail a été effectué autour des ombres et de la lumière. Yves Collet a fait des merveilles dans ce domaine et renforce la confusion générale, fascinante et troublante. Et même si parfois le texte nous semble un peu trop bavard, ce détail ne porte pas préjudice à un ensemble fort maîtrisé. La troupe du Théâtre de la Ville porte l’art de Pirandello au sommet avec en tête la resplendissante Valérie Dashwood, jouissante toujours d’une incroyable justesse, tout comme Alain Libolt, épatant directeur. Hugues Quester incarne un Père touchant tandis que Sarah Karbasnikoff est une bouleversante Mère.

L’illusion est ce qui se crée mais les personnages n’ont pas d’autre réalité d’après Pirandello. « Un personnage est toujours quelqu’un mais un homme en général peut n’être personne ». Pourtant, ici tout est mis en place pour interroger le processus de création, le rôle de l’auteur, les frontières sur le plateau, la place de l’acteur et ce que l’on fait des personnages au théâtre. Emmanuel Demarcy-Mota réussit haut la main à recréer toutes les subtilités de l’œuvre de Pirandello et fait de ces Six personnages en quête d’auteur un excellent moment, entre fiction et réalité, qui devient « le lieu de fabrication de tous les possibles ».

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