Sans titre (2000) : le musée de la danse de Tino Sehgal

Dans le cadre du festival Etrange Cargo qui se déroule actuellement à la Ménagerie de Verre, il nous est donné l’occasion de redécouvrir la chorégraphie de Tino Sehgal créée en 2000 avec une réappropriation par Frank Willens puis Boris Charmatz. Une sorte de duo de solo portant un regard panoramique sur la danse mise à nu.

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© SBJ

Dans une nudité complète, Frank Willens entre sur le plateau. Sans décor ni musique, il nous offre une plus grande liberté de mouvements. Avec des poses athlétiques similaires à celles des statues grecques, il semble d’un coup habité d’une énergie nouvelle. Sans complexe, il se lance dans un solo athlétique et esthétique. Pris de convulsions et de spasmes, il oscille entre courses effrénées et chutes, sauts et affalements. Puis, prenant une position de yoga, il se démène avec un corps rebelle, exulté, cherchant la propre rythmique de ses pieds puis de la moindre de ses cellules. Ses pas sont tour à tour saccadés et lourds puis fluides et légers. C’est tout un panorama de la danse qui se déroule sous nos yeux. Des grands jetés, des révérences et des portés de bras gracieux empruntés à la danse classique avec entrechats et ronds de jambes viennent rougir un corps nu, éprouvé, marqué par les pas qui se succèdent. La respiration du danseur s’accélère au fur et à mesure qu’il heurte le sol ou fait entrer en contact différentes parties corporelles. Tantôt son corps l’handicape, tantôt il le porte. Au sol, il roule, se fracasse contre une surface dure et immuable ou vient chercher le reflet des miroirs qui occupent tout un pan de mur. Le danseur se promène entre séduction et volonté de nous impressionner. Il cherche, explore, le tout dans un silence profond, uniquement troublé par le souffle irrégulier de sa respiration et le bruit de ses pas sur le plancher grinçant. Navigant aux quatre coins de la salle, il s’arrête, hésite, repart et arpente ainsi le plateau, plusieurs fois dans sa largeur, comme pour un défilé de mode. S’exprimant en anglais (Frank Willens s’excuse même de ne pouvoir parler français), il explique le lien qu’entretient le mouvement avec la pensée et la parole. Il superpose les trois entités. Dos aux spectateurs mais face au mur, il fait de longs mouvements de bras très lents, suspendus dans un temps parallèle, comme un danseur étoile lorsqu’il se prépare à effectuer une pirouette ou un enchaînement difficile. Sa musculature apparente, il recule lentement jusqu’à nous, pointes tendues en arrière, avec une précision extrême que rien ne pourra troubler, pas même la proximité du public qui, gêné, se décale pour ne pas faire obstacle à sa progression. Il suffoque, lutte pour faire sortir une énergie prisonnière de son corps puis, quand le geste chorégraphié atteint son paroxysme, il l’abandonne brusquement pour une autre pièce, comme un plan-séquence sans transition au montage d’un film. Sa danse est quasi-viscérale. Il est habité par le mouvement comme par un instinct animal. Certains passages restent cependant énigmatiques, déconcertants voire déroutants comme celui final où il joue avec son sexe comme avec un troisième bras, le faisant aller dans toutes les directions avant de clôturer son solo en urinant sur scène : « je suis fontaine » dit-il.

Alors que Frank Willens nettoie le plateau, le public semble hésitant et médusé sur le final. Puis l’obscurité se fait à nouveau et Boris Charmatz entre en scène. Présentant un « musée d’art moderne », il reprend exactement le même solo que le danseur précédent. Pourtant, il ne s’agit pas juste de refaire à l’identique sans rien apporter. Pour ceux qui, décontenancés, oseront lever les yeux sur la verrière surplombant la salle, ils pourront admirer le reflet de la performance sous un nouveau jour. Bien plus qu’une simple répétition de ce que nous avons vu précédemment, c’est une sorte de grâce en valeur ajoutée qui côtoie les étoiles s’allumant peu à peu pour scintiller au rythme corporel de Boris Charmatz. Ce moment, d’une grande douceur, nous fait glisser progressivement dans une nouvelle musicalité où, bercés par le souffle, la respiration et les pas, nous accédons à l’intériorisation et l’imprégnation d’une myriade de détails qui nous avaient jusqu’alors échappée. Les enchaînements se font plus rapides, moins hésitants. La performance de Frank Willens paraît être une phase de recherche tandis que nous assistons désormais au produit fini, brut, brillant. Le passage contre le miroir nous semble devenir l’expression d’une folie enfouie et la volonté de laisser trace, vocation première d’un musée. La démarche est passionnante. Arpentant le plateau dans sa largeur, Boris Charmatz adopte tantôt un pas décidé, tantôt une fière allure et tantôt un mouvement détaché. Il nous fait part de la difficulté de superposer les mouvements à la parole. Charismatique, il est très expressif et nous touche plus profondément. Il devient un saisissant musée vivant, condensé plus rapide que la première version du solo. Fredonnant « Le grand cerf » en faisant courir ses doigts sur le sol comme des marionnettes, il cherche lui aussi une ligne d’embonpoint imaginaire avant d’être fontaine.

La création, qui a déjà seize ans, propose de traverser les gestes chorégraphiés du XXe siècle sous la forme quasi immuable du musée. C’est beau, sincère, touchant aussi dans la véracité des mouvements. Un duo de solo passionnant qui révèle un sensible regard panoramique de la danse.

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