L’adversaire : cas de conscience

Coréalisée par la Théâtre Paris-Villette et le Théâtre des Quartiers d’Ivry, la pièce l’Adversaire d’Emmanuel Carrère mise en scène par Frédéric Cherbœuf est une reconstitution éprouvante de l’imposture de Jean-Claude Romand qui décima sa famille le 9 janvier 1993 afin de sortir de l’engrenage du mensonge dans lequel il était pris depuis dix-huit longues années à travers la figure de l’écrivain fasciné par le personnage.

adversaire
© D.R

9 janvier 1993. Un incendie se déclare chez Jean-Claude Romand. Si ce dernier s’en sort, il n’en va pas de même pour sa femme et ses deux enfants qui sont retrouvés sans vie dans la maison en flammes. Très vite, on découvre que ses parents ont été assassinés à 80 kilomètres de là. L’enquête démarre sur les chapeaux de roues et révèle à la face du monde une terrible imposture : Jean-Claude Romand a une double vie depuis plus de dix-huit ans et il n’a cessé de mentir à son entourage : il n’est pas le médecin-chercheur à l’OMS qu’il prétendait être, ni l’homme modèle admiré de tous. En réalité, il n’était rien. Alors que le fait divers ébruite la France, Emmanuel Carrère, écrivain, est fasciné par ce meurtrier, au point de vouloir écrire sur cette histoire, ce qui le hantera pour les cinq années à venir. Il entre en contact avec Romand qui attend son procès au fond d’une cellule. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les faits comme n’importe quel investigateur mais bel et bien ce qui pouvait se passer dans la tête de cet homme tout au long de son imposture.

C’est par une très belle mise en abyme théâtrale que démarre la représentation : le metteur en scène vient chercher la bénédiction d’Emmanuel Carrère pour monter un projet sur les planches. Pour lui, le texte est un théâtre et Romand est un acteur. Il a trouvé les décors et l’art de mentir : il est donc pleinement dans l’essence même de l’existence du théâtre. Bien plus que de faire une simple adaptation du roman, Frédéric Cherbœuf propose une introspection du ressenti de l’écrivain, partagé entre la honte, le dégoût, la compassion, la fascination mais aussi la culpabilité de percer à jour ce qui apparaît comme un monstre aux yeux de tous. Il nous donne la possibilité, à défaut de pouvoir comprendre comment on peut en arriver là, de nous faire notre propre avis sur le drame de janvier 1993 mais aussi sur tous les paramètres ayant mené à une telle issue. Les témoignages des proches de Romand se succèdent et permettent d’imbriquer les pièces les unes avec les autres et ainsi tenter de reconstituer un puzzle improbable. Si très vite nous avons le sentiment d’avoir affaire à un pervers narcissique manipulateur, la vérité semble bien plus complexe qu’elle n’y parait (ironie du sort lorsque l’on sait qu’au sujet du bac de philo 1971 « La Vérité existe-t-elle ? », Romand a obtenu la note de 16/20) et nous amène à une réflexion plus profonde, qui s’apparente à établir une intime conviction plutôt qu’une instrumentalisation médiatique. Et nous voilà, nous aussi, plongés dans les tourments de cette affaire. « Ecrire cette histoire : est-ce un crime ou une prière ? » peut-on se demander.

Vincent Berger est impressionnant : à la fois Carrère et Romand, comme pour souligner et accentuer l’ambiguïté de leur relation, le trouble et la confusion qu’ils ont l’un comme l’autre dans leur esprit (Carrère étant une sorte de double de Romand en endossant la responsabilité d’amener dans la lumière du jour une personnalité aussi vertigineuse et sombre). Au sein d’une démarche fascinante qui tente de justifier l’inexplicable, des questions émergent à notre conscience : comment peut-on vouloir comprendre l’indéfendable et chercher ce qui a bien pu se passer pour engendrer un acte aussi odieux, prémédité sans le savoir par un monstre en sommeil depuis tant d’années ? Car en effet, Jean-Claude n’a cessé de mentir et cela est parfaitement mis en avant. Il se peut qu’il n’ait jamais eu l’occasion ou le courage de tout avouer et que, pris dans cette spirale infernale, il n’ait eu d’autres solution que celle de supprimer tous les spectres de sa vie bâtie sur de l’air, du sable mouvant mais tout de même, en arriver à une telle extrémité est révoltant, même si nous ne saurons jamais réellement les fondements de l’énigmatique personnalité d’un être qui a dû beaucoup souffrir : « quand on est pris dans cet engrenage de ne pas vouloir décevoir, le premier mensonge en appelle un autre, et c’est toute une vie… ». En dehors de cette figure du double, nous croiserons Luc, l’ami de toujours qui tente de faire le deuil de la confiance, celui qui malgré lui a peut-être enclenchée la spirale infernale du mensonge ou du moins l’a entretenue et qui devra vivre jusqu’à sa mort avec le poids de la culpabilité (Jean de Pange nous touche dans ce rôle), sa femme Cécile (incroyable Alexandrine Serre également bluffante dans le rôle de Mlle Milo l’institutrice), Corinne, la maîtresse de Romand (bouleversante Grétel Delattre lorsqu’elle narre la tentative de meurtre auquel elle a échappé), les journalistes, Marie-France, visiteuse de prison (charismatique Maryse Ravera, transcendée) ou encore le Président de la Cour de justice (Frédéric Cherbœuf lui-même), assis parmi les spectateurs, faisant basculer la représentation dans une dimension à la fois captivante et éprouvante, allant même jusqu’à des moments anxiogènes. Le montage est quasi cinématographique avec une succession de plans ponctués par la présence de Camille Blouet au piano.

La scénographie de Jean-Claude Caillard, agrémentée d’une scène centrale surélevée, symbolisant le prêtoir de la Cour d’Assises, se compose de meubles épars, recouverts d’un drap, comme les corps des victimes de Romand qui erreraient dans l’espace scénique telles des formes spectrales. Au fur et à mesure que l’on lève le voile sur ce que Carrère appelle « la tragédie », les chiffons disparaissent et les meubles deviennent des accessoires scéniques. La mise en scène propose une immersion totale du spectateur au cœur de l’affaire, permettant de nous faire un avis propre, en notre âme et conscience, comme si nous étions membre du jury. Nous ressortons des deux heures de représentation comme sonnés, après avoir porté un jugement incertain sur un homme déshumanisé grâce aux témoignages de chacun, observateurs et acteurs d’un enquête qui dépasse l’entendement. Une brillante et passionnante création qui fait triompher la Vérité.

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