Tempête sous un crâne : l’âme de la clarté des Misérables

Adapter un texte littéraire aussi dense que les Misérables pour le théâtre a quelque chose d’un pari osé mais qui n’a pas fait peur à Jean Bellorini et Camille de la Guillonnière qui parviennent à une brillante transposition et une incarnation intemporelle de l’œuvre de Victor Hugo. Un vent de génie souffle sur le Théâtre Gérard Philippe en ce début de printemps 2016 pour une reprise immanquable.

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© Pierre DOLZANI

Les Misérables est sans aucun doute l’un des romans les plus emblématiques de la littérature française et le plus célèbre de l’œuvre de Victor Hugo. Ce roman social, historique mais aussi philosophique est d’une beauté déconcertante lorsqu’il évoque avec un réalisme profond la vie des gens humbles. Nous sommes dans la première moitié du XIXème siècle où nous suivons la vie de Jean Valjean, de sa sortie du bagne où il est resté dix-neuf ans (de quoi accabler tout homme et freiner la possibilité d’un avenir meilleur) jusqu’à sa mort. Une existence de misère qui gravite autour d’autres misérables. Alors qu’il vole l’argenterie d’un évêque en pleine nuit, Jean Valjean est surpris de voir ce dernier le sauver d’une nouvelle condamnation et même lui donner son pardon. En échange il s’engage à faire le bien autour de lui. Après une ultime épreuve, il change d’identité et s’emploie à tenir parole. Nommé maire de Montreuil-sur-Mer sous le nom de M. Madeleine, il mènera à bien sa rédemption et veillera sur Fantine (qui vendra ses cheveux, ses dents et son corps pour nourrir son enfant) mais surtout sur sa fille Cosette qu’il sortira des griffes des Thénardier. Mais il est traqué par Javert jusqu’à Paris. La seconde partie met l’accent sur la figure de Gavroche, l’enfant des rues, fils des Thénardier et très impliqué dans les émeutes de juin 1832 ainsi que sur l’histoire de Marius, le rêveur enthousiaste tombé fou amoureux de Cosette. Des histoires et des destins croisés jusqu’à l’effacement du protagoniste principal que la mort finit par rattraper.

La première partie a été adaptée pour seulement deux comédiens qui prennent en charge la myriade de personnages du roman, accompagnés par deux musiciens, dont la batterie incarne les canons et le piano ou l’accordéon confère une atmosphère délicate. Une narration en duo où les corps incarnent une énergie vive et puissante. Camille de la Guillonnière est parfait. Il nous éblouie, nous touche, nous chamboule. A ses côtés, Clara Mayer est bluffante. Rejoints dans la seconde partie, plus enlevée et plus musicale également, par Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi et Marc Plas, la tempête atteint son apogée et s’envole littéralement dans une éblouissante incarnation. Ils respectent parfaitement la progression dramatique de l’œuvre de Victor Hugo, ici fortement resserrée, mais les ellipses n’enlèvent rien à la qualité du spectacle, bien au contraire. La mise en scène inventive et pétillante offre une émotion généreuse et retranscrit toute l’humanité qui émane de la poésie de l’auteur. La direction d’acteurs est audacieuse, dynamique et particulièrement vivifiante dans une performance incroyable afin d’absorber et de redonner ainsi le texte d’un roman-fleuve complexe de par la multiplicité des situations et des personnages. La beauté indéniable de l’histoire nous parvient comme un fort coup de vent qui viendrait fouetter notre visage. On sourit, on pleure, on tremble, on espère pour chacun des protagonistes. A cela s’ajoutent les poèmes des Contemplations et des Châtiments, mis en musique et redonnés à entendre de manière captivante, intime et bouleversante par Céline Ottria et Hugo Sablic. Dans une scénographie dépouillée composée d’un arbre, d’un lit en fer forgé et d’une palissade, nous déambulons dans ce spectacle-fleuve en vivant mille émotions à la seconde, grâce à des scènes fortes, poignantes, qui nous dévastent le cœur et inondent nos yeux, à l’image du passage où Jean Valjean vient innocenter un condamné que l’on prend pour lui ou encore le récit en torrent de larmes du trépas d’Eponine qui a tenté d’entraîner Marius, l’être aimé, dans la mort afin que personne ne puisse l’avoir. Sa sincérité nous dévaste comme la tempête, de même que les derniers instants de Gavroche, l’enfant feu-follet, chantant « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau » au moment-même où sa « petite grande âme » s’apprête à s’envoler.

 « Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme » disait Victor Hugo. Et c’est une vision sublime qui s’offre à nous de toute la complexité humaine qui vit dans un même corps. Les deux époques différentes sont éclairées par un regard novateur sans trahir un seul mot du texte de l’auteur qui n’est ici non pas réécrit mais narré et incarné avec une fidélité quasi religieuse. Jean Bellorini fait entendre un souffle nouveau dans la poésie intense et sincère de l’écriture hugolienne, plus vivante que jamais, où la splendeur des mots vient émerger d’un tourbillon émotionnel. Le misérabilisme s’exprime aussi à travers les mots des personnages bien plus que par leurs actions : « ils comblent le vide grâce à la parole, leur seule arme pour survivre. Parler pour ne rien dire peut-être, mais parler pour exister. ». Tempête sous un crâne, certainement l’une des meilleures mises en scène de Jean Bellorini, s’inscrit comme une représentation qui marque nos mémoires au fer rouge comme une trace indélébile sur la peau d’un condamné ou un petit ange qui rayonne au fond de notre âme.

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