Noces de sang : une épine dans le cœur

Après avoir présenté Yerma la saison dernière, Daniel San Pedro revient au Théâtre du Beauvaisis avec Noces de sang, le premier volet écrit en 1932 de la trilogie rurale composée par les trois derniers drames de Federico García Lorca. Ce texte se base sur la frustration et l’amour impossible voire stérile qui nous renvoie inéluctablement à notre propre besoin vital mais dévastateur d’affection.

Noces de sang
© Juliette Parisot / Compagnie des Petits champs

Après avoir réuni de bonnes terres, le fiancé se prépare à franchir le pas du mariage bien que sa mère s’inquiète pour lui. Elle n’a plus que ce fils qui s’apprête à prendre son envol et sent la solitude devenir son quotidien jusqu’à la mort. Bien qu’elle déplore que la promise ait déjà été fiancée à Léonard (qui appartient à la famille de l’un des meurtriers de son mari et de son fils aîné), elle ne veut pas s’opposer à ce bonheur, contrairement à Bernarda Alba qui, dans le dernier volet de la trilogie, enferme sa progéniture dans un huis-clos féminin étouffant où l’amour est retenu confiné à l’extérieur de la cage dorée. Lorsque le jour des noces arrive, Léonard est le premier à franchir le seuil de la maison alors que la fiancée n’est pas encore apprêtée. Réprimant une forte passion réciproque et dévorante, la séparation semble inévitable et irrémédiable mais, à peine le mariage célébré et la fête amorcée, les deux anciens amants s’enfuient ensemble. Mais le fiancé n’entend pas en rester là et se lance dans une longue traque nocturne qui ne pourra finir autrement que dans un bain de sang à l’issue d’un terrible combat entre les deux hommes où la mort s’empare d’eux comme l’émotion nous saisit.

Dans la même scénographie épurée que celle de Yerma, à savoir un cube blanc, une boîte posée au milieu de nulle part comme l’écrin de toutes les douleurs, Daniel San Pedro injecte une portée universelle et une dimension atemporelle à la tragédie de Federico García Lorca. Il met en scène des êtres dont l’amour asséché comme les terres arides qui les entourent s’abreuve d’une oasis en se retrouvant dans une maison qui laisse entrer la chaude lumière extérieure, comme la tragédie s’immisce comme un long venin. Les cloisons mobiles et coulissantes servent à passer dans les différentes familles qui tentent de préserver chacune « l’honneur plus blanc qu’un drap au soleil. ». Cette création de novembre 2015 s’appuie sur une très belle distribution, extrêmement convaincante avec à sa tête Clément Hervieu-Léger, de la Comédie-Française, qui, une douce lumière dans les yeux, incarne avec force et fragilité un fiancé dépassé. Sa promise, Zita Hanrot, est une femme blanche comme la neige, pure comme l’éclat de sa robe de mariée, mais ,résignée, qui se marie par orgueil. Elle est consciente que « se taire est le plus grand châtiment que l’on puisse s’infliger » et que son cœur « pourrit à force de tout garder ». Elle lutte contre son amour impossible mais en y succombant, elle déclenche une tragédie dont elle ne pouvait soupçonner la profondeur. Stanley Weber nous donne à voir un saisissant Léonard, seul personnage de la pièce ayant un prénom (les autres étant nommés et hiérarchisés par une fonction sentimentale : la mère, la femme, la fiancée, la belle-mère, la voisine, le père, le fiancé, le voisin…) tout comme Nada Strancar parvient à nous toucher dans le rôle de la mère du fiancé qui, ayant peur dès le départ du couteau que porte sur lui son fils, se place comme un écho du chœur  antique, celle qui sait que le pire est devant et non derrière.

Donnant la part belle à la musique et la rythmique des mots, avec un final chanté d’une beauté transcendante, Daniel San Pedro nous offre une très belle version de cette œuvre touchante du poète assassiné. Ce drame moderne nous renvoie le reflet de notre propre besoin d’amour, celui qui nous pousse vers l’avant et nous tire vers le haut avec le risque indéniable d’une chute abyssale.

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